Envol

Finalement, elle ne sait pas trop pourquoi c’est ce jour-là qu’elle a fini par ne plus résister au besoin d’écrire.

Il y a eu cette minute où elle est allée se faire un café; en levant la tête, derrière la vitre, il y avait le saule pleureur et un merle qui sautillait. L’air qui circule dans la pièce, c’est comme un parfum qui parle bientôt d’été. Manie de ne pas supporter l’enfermement, tout est vite ouvert chez elle, elle a besoin de l’air qui circule, qui caresse, qui bouscule les fenêtres; elle a pensé, accepté que tout était différent et que rien ne changeait pourtant vraiment.

Pendant qu’elle attendait que son café passe, elle s’est autorisée à repenser soudain à la terre de son passé et à son odeur: de la noisette, un peu de fenouil et un soupçon de poussière. La terre trop fine qui sent la chaleur du Sud, le manque d’eau et les étés trop chauds du bord de la mer. Elle s’est revu faire du café, là-bas, avec la même cafetière, la terrasse devant elle, les chiens, le chat qui était alors un chaton. Moins d’oiseaux dans cet autre jardin, mais les crapauds qui chantaient dans la douceur du soir.

Elle avait vieilli, le temps était passé, elle avait retrouvé une maison, avec un jardin, ici où il fait bien plus froid l’hiver et où l’on croise trop de vaches.

Elle est reparti avec son café vers la table. A posé la tasse pleine de cette délicieuse amertume sombre sur la table en bois aux petits carrés. La table qui n’avait pas eu sa place à Paris, la table de la maison au jardin, qui avait tout vu, tout su, gardé tant de secrets. Une table rénovée depuis septembre, désormais douce au toucher, au bois chaleureux, aux couleurs de noisettes dorées et lumineuses. Avec les petites cicatrices de ces mois où elle avait été oubliée dans la maison vide, il y a près de 20 ans. Elle se revoit vouloir sauver, rénover cette table. Une table qui parle du temps qui passe et reconstruit.

Elle s’est dit qu’elle avait le temps, que depuis plusieurs semaines, quelques mois, elle se réveillait seule, plutôt tôt. Que c’était peut être ainsi qu’elle avait envie d’écrire désormais. Par surprise, par mégarde. Dans le matin qui se cherche.

Elle s’est rappelée qu’elle aimait choisir une musique. Que c’était comme une imprégnation, une réponse à l’indécis désir de laisser aller, de laisser se poser les mots, un par un, sans trop savoir où ils mèneraient.

Elle a revu un par un les yeux de ceux qui lui tendaient les feuilles qu’elle remplissait sans trop savoir pourquoi. Il y a eu des yeux riches, solaires, légers et trop joyeux qui acceptaient de recevoir les feuillets inorganisés de lettres beaucoup trop longues. Il y a eu les yeux noirs de la place de l’Hôtel de ville, attentifs, énigmatiques, présents et cependant un peu cachés derrière des vitres qui lui avaient dit d’écrire et lui avaient tendu une adresse. L’adresse des lieux clos où elle a découvert au travers de nombreuses lettres ce que voulait dire être libre, l’adresse où alors qu’elle ne faisait pas encore de photo elle avait cependant envoyé des photos d’arbres qu’elle avait pris elle-même.

Elle n’a pas de souvenir des yeux de Paris qui ont fait les premiers dessins autour des quelques mots qu’elle avait écrit pour les enfants. Elle se rappelle le temps où elle a compris que si elle acceptait qu’il n’y ai pas réponse à ses lettres, c’est parce qu’un texte, c’est cela. Et elle a fini par choisir une musique un peu mélancolique, mais pas trop qui lui avait été offerte par les yeux chaleureux, ronds et pétillants de l’homme à qui elle n’avait pas écrit de lettre.

Elle a mis la musique, les merles ont continué de chanter, l’air était toujours doux, et un peu frais aussi. Les noisetiers sont restés dans le passé, la terrasse ici est de l’autre côté de la cafetière.

Place de l’hôtel de ville, ici, il y a un café, où les jours de marché les rencontres se succèdent. Et où une petite fille la gronde quand elle s’échappe, rate quelques rendez-vous, arrive en retard, où une petite fille lui demande de faire le monstre, pleure quand son genou saigne et se met en colère quand on lui résiste.

Finalement, elle s’est assise.

Elle a regardé le bureau qu’elle avait créé, en face d’elle, pour se remettre à écrire, peut être, un jour. Elle a préféré se poser sur cette table aux carrés satinés et doux où elle aimait poser son bloc de papier à lettre il y a des années, et où elle posait aussi le stylo à plume avec cette encre choisie « Poussière de lune », juste parce que le nom était joli. Ecrire avec des fragments de poussières de lune, elle aimait bien l’idée.

Là, elle a ouvert son ordinateur, à côté cependant est ouvert aussi son cahier à idées où elle prend des notes, où elle a écrit ci et là des textes depuis quelques années, progressivement, des bribes de textes et des poèmes qui l’agacent, où elle ne retrouve pas son chemin, sa plume, où il n’y a pas de trace de poussière, de noisettes, de marc de café ou de lune.

Le chat qui a désormais 16 ans est venu l’encourager avant de partir dans le jardin.

Elle s’est dit qu’elle ne voulait plus résister.

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26 réflexions sur “Envol

    • Merci Philippe. A force de te lire, chez moi, entre 2 notes prises ci et là et le temps qui s’écoule, l’impatience et la fragilité du mot qui s’entrechoquent en moi ont fini par trouver un terrain d’entente. Je suis touchée qu’ils t’aient plu.

    • Merci Céline. Oui, j’ai pas mal écrit et fabriqué des choses avec mes mots. Et puis il y a eu des bouleversements, et l’arrivée de la photo. Et les journées qui ne sont pas extensibles. Et puis bon, cahin-caha, ça repart. J’espère que cela sera plus régulier.

  1. « Poussière de lune », une des plus belles encres d’Herbin, cela ne peut pas me laisser indifférent… plus féminine que la « Café des Iles », un joli marron qui a ma préférence.
    .
    A part ces détails pour calamophile, j’aime bien ce texte d’ambiance, apportant touche par touche les détails à la scène, on pourrait aussi croire la scène dépeinte depuis une photographie que l’on ferait parler.

    • Oh!!! Comme je suis ravie que tu connaisse la source de cette encre magique. 😀 Oui, c’est assez cela, quand j’écris comme ça des fragments, c’est souvent contemplatif; j’aime cette idée de photographie que l’on ferait parler.

  2. Vraiment poursuis cette voie de l’écriture, d’une sensualité légère, avec des mots vibrants de présence. Très agréable à lire.

    • Merci Corinne. J’espère effectivement trouver le temps et la régularité de reprendre cette activité que j’ai eu pendant longtemps et qui m’est très chère.

  3. Magnifique photo, qui accompagne un texte vraiment très fort. Quelle magnifique capacité d’écriture et de poésie. Merci, tout simplement.

  4. Salut
    C’est très beau et c’est un peu la madeleine de Proust et l’on peut penser que le temps perdu se rattrape toujours.

    • Il y a plus de 10 ans, au hasard d’un concert, à Vaison la Romaine, si je ne m’abuse, j’étais tombée sur cette phrase, imprimée sur un joli papier et qui depuis trône chez moi « le temps perdu ne se rattrape jamais, il se retrouve toujours. Seul le temps perdu invente et créé. » Cette phrase me parle vraiment beaucoup.

  5. Oui, l’heure du matin, comme vierge, est vraiment un instant idéal pour écrire des choses personnelles, contemplatives, sur fond de silence et de solitude pleine.
    Ton texte est très émouvant. Et tu proposes une belle atmosphère, dans laquelle tu sais toujours accueillir ton lecteur. Continue!

  6. Je me suis laissée porter par ton texte. Tu décris très bien les ambiances, le temps qui s’écoule inexorablement. Il y a de la sensualité dans tes mots que l’on lit comme on écoute une musique lente, parfois un brin nostalgique mais apaisante:-)

    • Je suis touchée que cela t’ai plu et j’aime les mots que tu as choisi pour parler de ton ressenti. Et puis que tu ai parlé d’apaisement, après plusieurs années où j’ai bataillé avec ma plume me fait très plaisir. 🙂 Grand merci.

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