Un gelato al limon

Le lac est brumeux, la lumière boude lors de ce premier jour de voyage en Italie.

Cela fait un petit moment que je n’ai pas consacré de temps à la photographie de voyage: en moi je retrouve mon idée de revenir en Islande pour voir mes amis si chers, et puis aussi pour offrir un meilleur regard, bien plus relié, tellement plus ancré à ce qui me touche et me parle dans mes voyages intérieurs, dans mes ailleurs qu’ils soient géographiques ou non.

C’est en Italie que je repense à l’Islande, c’est en Italie qu’encore le sommeil me fuit. Depuis longtemps quand un évènement me brutalise, le sommeil disparaît; je me dis qu’il est temps de renoncer à cette idée que je dors bien, en fait. Je n’ai jamais bien dormi quand je ne comprends plus, que je recherche des pourquoi.

Je suis heureuse de n’être pas seule, je suis contente de ne plus être chez moi, mais j’aspire à pouvoir m’isoler avec mon appareil, j’ai aussi tellement envie de fuir. En moi tout est confus, je n’ai pas envie d’entendre ce qui me fait mal, mais j’ai mal. Je voudrais m’évader de moi, me quitter. C’est moi que je veux fuir, c’est avec moi que je veux rompre, dont j’ai envie de me séparer.

La brume embellit le lac, cela me berce et m’emmène dans des voyages intérieurs plus flous où ce qui blesse se délite. Arrivés à un ponton, il y a tous ces oiseaux qui tournent, vrillent, pêchent, attendent aussi que les humains les nourrissent. J’ai envie de crier « Oiseau, oiseau… » comme dans le dessin animé de Prévert et je rêve de voir arriver cet Oiseau multicolore et chaleureux, qui me fera chaud au dedans et qui apaisera le chaos, j’en suis sûre. Je voudrais avoir 4 ans.

Je ne sais trop pourquoi cela s’enchaîne avec de la musique, en moi. Mes voyages intérieurs mêlent tout, c’est comme un magma lent d’où jaillissent ci et là des bulles d’un quelque chose qui a résonné avec mon dedans et qui m’a touché, un jour, et s’est imprimé avec cette forte impression qui caractérise ma façon de recevoir le monde. Ce doit être cela qui me fatigue.

Et puis oui, je sais.

Je sais pourquoi cette chanson. Je souris à cette coupe de glace, oubliée, que je n’ai pas remarqué semble-t-il, au départ. Elle est jaune. Je m’applique à la prendre en photo. Je pense à toi, et cela se superpose à la musique, en moi. Je ne sais pas trop ce que cela donnera, ce que j’en ferai. J’ai de l’amour inemployé, je suis triste et j’ai peur que la douleur m’empêche de nouveau d’écrire. Je suis agacée de ces peurs. J’ai envie de faire tant de choses.

Le lac, la coupe de glace comme un gelato al limon, mes regrets de n’avoir pas persisté à apprendre l’italien il y a 20 ans, ton visage, la colère qui a laissé place au chagrin; la réalité de mon présent, mes rêves. Comment mélanger le tout? Quoi faire de tout cela? Je ne sais pas trop, pas encore.

Je fais plusieurs photos de cette « gelato al limon » avec le lac, avec l’eau; jouer avec le flou, et le flou du lac, superposer, essayer de dire un truc, sans mots, puisque la gorge est serrée de toute façon; on verra plus tard. Laisser se décanter et plus tard regarder ce que le magma aura conçu. Quand le passé sera revenu à sa place de passé. Faire simplement un pas, accepter de ne pas savoir, ni comprendre. Juste ressentir et laisser faire le magma.

La certitude cependant à ce moment de savoir que je n’aime pas les hommes trop sûrs d’eux, qui n’offrent pas de doutes. Je ne peux les aimer.

 

…ecco quello che io ti darò

   voilà ce que je te donnerai

e la sensualità delle vite disperate

et la sensualité des vies désespérées

ecco il dono che io ti farò,

voilà le cadeau que je te ferai

donna che stai entrando nella mia vita

femme qui est en train d’entrer dans ma vie

con una valigia di perplessità…

avec une valise de perplexité

… E ti offra la luna del pomeriggio…

Et je t’offre la lune de l’après-midi

« Un gelato al limon » Paolo Conte

 

12 réflexions sur “Un gelato al limon

  1. C’est très beau et touchant ce que tu écris Cécile… j’aime ta façon d’exprimer ton ‘bouillonnement intérieur » et aussi les liens que tu arrives à faire entre une photo, tes sentiments qui résonnent et les paroles d’une chanson… wow!

    • Merci Céline de tes mots. Je suis encore en reprise d’écrire, et si effectivement cependant des constantes se retrouvent, j’apprécie de savoir que mes gribouillis font échos et parlent à ceux qui les lisent.

  2. Merci pour ce texte, émouvant, franc et en même temps pudique. Ta photographie met tout cela en perspective avec un beau mélange de dérision et de mélancolie.

  3. Bonjour chère Cécile,

    Comme ce texte est triste … et comme la photo que tu as choisie illustre une grande déperdition. Sombre, lumière basse, un radeau cabossé et rouillé à la dérive, une coupe vide qui pourtant devait contenir des tonnes de plaisir à en voir sa taille et les cuillères laissées. C’est d’autant plus triste que la chanson de Paolo Conte parle de futur.
    Ce billet est vraiment émouvant …

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