De toi à moi: 6. I’ll be seeing you.

Elle avait ouvert sa boîte aux lettres, avant midi, et reconnu l’écriture familière sur l’enveloppe. Toujours le plaisir de cet intime, précieux et silencieux rendez-vous. Elle détestait les jours où, ouvrant cette boîte métallique qui porte son nom, elle n’était accueillie alors que par le vide. Quelquefois même, elle n’y rencontrait que des fourmis affolées qui courraient dans tous les sens et elle avait cette impression désagréable qu’elles se moquaient, dansaient une ronde ironique et méchante désordonnée mais scandant silencieusement: « Nul ne pense à toi. »

Parfois même, elle a préféré ouvrir la boîte en fer et y voir des factures plutôt que de se confronter à l’absence de la réponse tant espérée.

I’ll be seeing you
In all the old familiar places
That this heart of mine embraces
All day through.

Elle ouvre la porte, pénètre dans la cage d’escalier tout en déchirant vivement l’enveloppe, avec le doigt, en passant par un léger espace entre le coin et le rabas qui a été collé. Elle préférait toujours suivre l’élan de son impatience, désireuse de lire, de découvrir, de toujours suivre les battements affolés et rieurs du coeur plutôt que de tempérer. Pourquoi s’éteindre, réfréner son élan, attendre d’être arrivée chez elle simplement pour aller chercher un coupe-papier et ouvrir proprement la missive, la réponse tant attendue?

Les lettres s’ouvrent à la hussarde: pour elle, le moment de l’écriture est certes raffiné mais recevoir du courrier est passionnel. Et c’est la signature du plaisir spontané ces déchirures irrégulières sur le fourreau de papier. Certaines fois même, elle ouvre une plaie béante dans l’enveloppe qui ne se refermera pas. Cependant jamais l’impatience ne blesse la lettre, jamais ne sont entaillés les mots qui ont été mûris; elle respecte trop ce temps pris sur tout le reste pour donner un avis, un partage, pour s’offrir à se découvrir. C’est la carapace qui l’agace, qui va recevoir sa fougue directe.

Elle aime ne pas être dans la délicatesse avant de lire, avant qu’elle ne découvre et ne laisse s’écouler les mots en elle.

In that small cafe;
The park across the way;
The children’s carosel;
The chestnut trees;
The wishin’ well.

Quasi toujours la lettre est ainsi lue une première fois, sans même qu’elle ne se soit posée chez elle, sans même qu’elle n’ait enlevé son manteau, ni posé son sac. Elle lit avec ardeur, immédiatement, après la déchirure, le coeur curieux et affolé. C’est désormais là que c’est le moment. Elle peut lire en sortant de l’immeuble comme en y entrant. Les jours de pluie, il lui semble bien ainsi avoir réussi à le faire même munie de son parapluie, en le bloquant avec l’épaule et puis la tête, et sans trop savoir comment tout en ayant coincé le sac de façon improbable avec son autre coude. Elle pénètre dans l’enveloppe, elle déchire avec l’index; peut être même qu’une goutte de pluie dessinera ainsi une colorisation subtile sur l’adresse, ou bien sur son nom. Un petit lac d’aquarelle apparaîtra alors, souvenir doux et pâle de l’ardeur de son impatience dans l’acte.

Plus tard, le jour même ou le lendemain, elle se posera et relira, voire relira encore et encore le pli et les mots qu’il porte. Cette fois elle dégustera, saura recevoir et remarquera les clins d’oeil et les attentions offertes par celui ou celle qui écrit ou qui répond. Elle observera alors en elle avec plaisir revoir le visage aimé ou l’imaginer si elle ne le connaît pas; il y a même des jours où la voix désirée semblera dire les mots inscrits avec l’encre.

I’ll be seeing you
In every lovely summer’s day;
In every thing that’s light and gay.
I’ll always think of you that way.

Quelquefois, il arrivait que du scotch recouvre le rabat de l’enveloppe et empêche la joie de son rituel à elle. Impossible d’avoir le doigt qui s’immisce, fouille et pénètre au travers de la légère ouverture, il lui faut attendre d’entrer dans son appartement et de trouver l’objet qui va lui permettre d’accéder cependant au plaisir. Choisira-t-elle ce couteau de cuisine? Ou bien faudra-t-il qu’elle prenne le temps d’aller jusqu’à son bureau et choisir alors une pointe d’une paire de ciseau ou un coupe-papier. Car en plus, elle en a plusieurs. Certains rangés dans un tiroir, endormis dans de jolis boîtes moelleuses où voisinent des stylos ou quelque autre partenaire voué à l’art de la correspondance. D’autres sont simplement posé sur le bureau et cohabitent avec des crayons et des partenaires de l’écriture.

Que raconte cette protection plastifiée: peut être que l’enveloppe ne fermait plus, l’adhésif du rabat ayant fait son temps. A moins que l’écrivant n’ai voulu reprendre un mot, une feuille de sa lettre et ai choisi alors de réouvrir le coffre déjà scellé. Ce qui est sûr, c’est qu’elle se doit alors d’accéder à son plaisir autrement.

I’ll find you
In the morning sun
And when the night is new.
I’ll be looking at the moon,
But I’ll be seeing you.

Plus tard, après la lecture, elle s’assiéra pour répondre. Elle écrit sur du papier ligné, détestant voir les lignes d’écritures qu’elle forme ne pas être forcément régulières et droites. Elle a accepté d’avoir besoin d’aide, et préfère le rythme des lignes qui tranchent la feuille plutôt que déflorer maladroitement une virginale feuille.

I’ll be seeing you
In every lovely summer’s day;
In every thing that’s light and gay.
I’ll always think of you that way.

Quelquefois, les lettres trainent sur son bureau; elle aime les croiser, penser à l’auteur, et à ce qui a généré cet échange. Il arrive pourtant que d’autres soient vite rangées, trouvent leur place rapidement dans des boîtes. Parce que les lettres ne se jettent pas, ne se brûlent pas, ne se trient pas. Elles se conservent, restent, gardent, riches de leurs présences pleines de vies, amicales ou amoureuses et peuvent ainsi être relues, être retrouvées. Les lettres ne vous abandonnent pas. Elles sont une marque indélébile que vous avez existé pour l’autre.

Elle s’assoit alors à son bureau, elle dispose justement du temps pour écrire immédiatement.

Chère amie,

Elle n’a pas envie de commencer sa réponse ainsi. Elle pèse en elle le choix du mot, ce qui évoquera pour elle au mieux sa présence régulière, n’a pas envie de poser juste son prénom, aime à trouver sa propre dénomination, cette façon de parler de leur amitié, de leur échange. C’est un des rite de leur échange épistolaire, avec cet échange de chansons. Elle se rappelle, c’était par des amis d’amis que l’info était arrivé, une autre personne cherchait à écrire, à échanger. Une autre personne aimait passer du temps devant sa feuille de papier de correspondance; avec deux partages désirés, on peut construire tout un monde.

Mon amie d’écriture,

je ne suis pas très inspirée ce jour.

Elle écrit difficilement ce jour. C’est au bout d’un moment de bataille que les mots vont venir naturellement s’inscrire sous sa plume.

I’ll find you
In the morning sun
And when the night is new.
I’ll be looking at the moon,
But I’ll be seeing you.

 


« De toi à moi » est un ensemble de lettres, écrites toujours autour d’une chanson. Combien y en aura-t-il? Ou cela ira-t-il? Je n’en sais rien à ce jour. Vous trouverez ci- après la chanson qui a servi de support à cette lettre

12 Comments

  1. Danielle

    Je me suis reconnue dans cette impatiente qui n’attend pas pour ouvrir sa lettre ! hélas, je reçois des mails maintenant …

    1. Bonjour Danielle! Et bienvenue, je ne crois pas vous avoir déjà « croisée » ici. 😀 Oui, je trouve moi aussi que les mails pour cela sont un peu décevants, moins matériels, moins sensuels.

      1. Danielle

        En effet Cécile, c’est la première fois que je m’exprime ! cependant je viens ici régulièrement car j’aime votre univers, je m’y sens bien. Je suis même de vos abonnés depuis peu.

        1. 🙂 Je suis heureuse que vous ayez pris la parole, et ravie que vous trouviez mon chez-moi agréable. Mon espace de créativité personnelle, je le pense un peu comme une maison où j’ouvre ma porte pour échanger autour d’un thé ou un café. Alors je suis ravie quand on s’y attarde.
          L’univers du blog délivre pour celui qui le tient des statistiques, on voit que le site est visité, mais rien ne vaut des mots déposés qui replacent dans la réalité, dans l’humanité. Personnellement, cela me stimule, merci.

  2. Très beau texte Cécile… quelle agilité avec les mots !
    Je découvre cette version de « I’ll be seeing you » (j’aime la voix de Françoise Hardy)… La 1ère fois que j’ai entendue cette chanson, elle était interprétée par la chanteuse jazz « Barbara Morrison », dans une version swing à un tempo plus élevé que la version de Billie Holiday… Je commençais tout juste à apprendre cette danse.
    Merci pour la « fenêtre ouverte » sur un imaginaire crée par tes mots et bonne fin de journée ! 😉

    1. Merci Céline, et je vais de ce pas écouter la version dont tu me parle; ces chansons rencontrées et qui sont en partie un prétexte pour écrire (j’ai tendance quand même à écrire en musique, même si là je me suis imposée cette contrainte).
      Oui, je suis contente de retrouver ma plume et des réflexes d’écriture que je n’avais plus. C’est comme toute pratique: elle nécessite de s’entraîner pour progresser. Et organiser mon quotidien pour y inscrire tout ce que j’avais envie d’y pratiquer a été un peu laborieux… Mais là, ça y est; je crois que je tiens le bon bout!

      1. Oui Cécile, lâches surtout pas, c’est super et c’est beau un talent que tu as là ! 😉

  3. « Les lettres s’ouvrent souvent à la hussarde »
    Magnifique phrase que je t’envie mais d’une envie gourmande et non pas jalouse… Enfin… Si peut être un peu jalouse… Mais une jalousie bienveillante alors ! Et quelle envie, quelle frénésie chez elle !!! J’adore sa gesticulation parapluie-ère, je crois l’avoir déjà croisée en fait ! Peut être aujourd’hui, jour de parapluie par excellence.
    De quoi donner justement envie à ses interlocuteurs de lui écrire bien plus !!!… Et je ne peux que partager ton goût pour la chose manuscrite, son intemporalité et le cadeau que cela représente. Alors merci à toi pour cette jolie lecture qui ensoleille cette journée !!

    1. Merci, Mister Papatte! J’ai pris beaucoup de plaisir, de gourmandise à m’immerger dans ce personnage et je souhaite qu’on lui écrive tant et plus, car, effectivement, elle a la frénésie contagieuse!!! Enfin j’espère pour elle!!!! 😀

  4. L’attente et l’impatience, la sensualité de l’encre et du papier froissé, le plaisir de la correspondance qui prend le temps de s’écrire, tu dis tout ça très bien !

    1. Merci Philippe; effectivement, je ré-assume de plus en plus l’écrit. Et tes mots et ton attention y sont pour beaucoup. 🙂

  5. L’espace d’un instant je me suis retrouvé des années en arrière, du temps où on correspondait encore avec sa plus belle plume et non pas son plus beau clavier… merci 🙂

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