De toi à moi: 8. Solitude

Très chère,

ta dernière lettre m’a comblée: elle arrive, de plus, alors que je bataille quelque peu avec mon imaginaire, mon crayon. C’est tellement bon d’avoir quelqu’un avec qui échanger, parler de tout et de rien, sortir de mes infusions créatrices. Enfin, se reposer. Ton écoute est précieuse, et j’ai l’impression avec mon crayon et ce bloc de papier que je peux tout te dire.

Les mots dessinés savent la douceur et la richesse de ton oreille.

Souvent, je me demande ce qui me pousse vers cette page, parce que c’est quand même bien du souci. Et puis, après, je me souviens: j’aime ces rêveries, ces errances intérieures, ces entrelacs de l’écrit. Et puis donner vie à un lieu, un moment, une perception ou une personne est quand même tellement une aventure incroyable.

Elle se lève, se dirige vers une étagère, ouvre un bocal et se sert. Elle grignote, sans même s’assoir et sans y prêter attention quelques grains de raisins secs. Son esprit vagabonde, elle n’écoute pas la musique qu’elle a cependant choisie comme support pour écrire sa lettre. Elle navigue à vue dans sa rêverie.

Et justement, ce qui me fatigue, là, c’est mon personnage: je n’en suis qu’à l’esquisse.

In my solitude
You haunt me
With reveries
Of days gone by

Il faut bien partir de quelque part pour construire quelque chose: une forme, une intuition, un lieu, une scène. Là je cherche mon personnage; c’est de là dont je veux partir pour mon prochain voyage.

C’est actuellement dans ma tête une sorte de silhouette dont je discerne peu encore les traits: je ne sais même pas si ce sera une femme ou un homme! Quel âge aura-t-il? Sera-t-il sympathique ou non? Vais je le décimer avec le chandelier dans la bibliothèque ou le faire grandir avec douceur? Le quitterais-je adulte, apaisé ou bien vais je l’abandonner au sortir de l’adolescence, en pleine violence? 

Mille autres considérations n’ont pas encore été découvertes, déterminées. C’est une ombre encore dans mon esprit, un fantôme qui me tracasse, me hante et me perturbe. Et ce revenant obstiné et obsessionnel, quand je le trouve trop envahissant, alors, alors… et bien je pose ma plume et je vais surtout faire autre chose.

J’ai fait pas mal de tri, là, dans ma maison; des habits,tout d’abord, et puis ont suivi là des livres. Et quand tu sais combien j’aime les livres…  Je me libère, je respire, je remets à niveau. Et certainement, quelque part, cela va m’aider pour passer de l’esquisse de mon personnage à son incarnation plus précise.

Un trait, et puis on gomme, on efface. On reconstruit, on repart; on hésite, et puis non: il ou elle sera ainsi. Et la silhouette esquissée finement devient forte, ou bien l’inverse, ou bien ce sera encore autrement.

J’aime cette liberté absolue de la création.

In my solitude
You haunt me
With memories
That never die

J’ai inspecté les étagères de ma chambre: sont partis les livres qui traitent de sujets qui ne m’intéressent plus, ou bien que je pense avoir suffisamment intégrés pour ne plus avoir besoin de m’y référer. Je me suis autorisée à garder quelques volumes, dont je sais au fond de moi qu’ils ne seront pas relus, mais qui me font monter un sourire lorsque mon oeil croise la tranche où le titre est écrit.

Souvenir d’un moment d’humour écrit, souvenir d’une anecdote d’un moment de vie autour de cette lecture, ou souvenir aimé de la personne qui me l’a offerte.

En fait, j’ai gardé des sourires silencieux et que moi seule reconnaît, des sourires qui garnissent ma bibliothèque et répondent aux livres qui m’ont aidé à me construire, aux livres sérieux, aux livres douloureux, aux livres compliqués: certains même nécessitant le dictionnaire pour approcher des notions qui font faire de la gymnastique intérieure et neuronale.

Il y a des livres que je n’ai pas retrouvé chez moi: je ne note pas quand je prête. Et bien que souvent, j’ai tiqué, râlé de ces non-retours: je n’ai jamais changé cette habitude. Avec le temps, je me suis dit que c’était bien, que si le prêt avait été gardé, c’est que certainement il avait été bien choisi, nécessaire, important. Je trouve de toute façon qu’on ne donne pas assez, on offre peu sans retour.

I sit in my chair
And filled with despair
There’s no one could be so sad
With gloom everywhere
I sit and I stare
I know that I’ll soon go mad 

J’aime quand tes mots écrits parlent de tes enfants, de ces partages avec eux du quotidien. Leurs petits mots drôles, tendres et qui les racontent. Leur absolu quand ils pleurent, leurs jeux… je n’ai pas décidé lequel est mon préféré: le sensible ou la fougueuse. Dans ma tête, comme je ne les ai jamais vu, ils ont des bouilles rondes et des petits rires aigus et légers. Je me suis demandé si l’aîné entrait dans l’âge des sourires à trous, et si la seconde portait des robes de princesse.   

In my solitude
I’m prayin
Dear Lord above
Send back my love

J’aime que cohabitent dans ma bibliothèque des genres et des styles différents: je trouve cela bien que Nietzsche fréquente Nin, ou que « les variations Goldberg » côtoient « les diables de Loudun ». Ça ne peut que leur faire du bien, leur éviter d’avoir la grosse tête ou d’avoir un égo hypertrophié et suffisant, surtout à Nietzsche. Comme s’ils détenaient la vérité et que l’autre ne pouvait rien leur apporter. Classer la bibliothèque est une sorte d’exercice que je n’ai pas résolu: il y a des étagères par style, par taille, par sujets, d’autres par ordre alphabétique. C’est une sorte de désordre organisé, ou de fatras rangé, comme l’on veut.

Ça me va bien ainsi. 

Là en plus, il y a des espaces vides, je n’ai pas encore décidé pour ceux que je n’ai pas lu: je les laisse dehors ou non? Certains livres pourtant vont repartir sans avoir été vraiment ouvert, ils ont été offerts ou bien acheté par mégarde, par erreur, compulsion ou impulsivité, et le temps de les ouvrir et de les découvrir n’est pas arrivé.

Alors ils vont repartir.

Je vais devoir te laisser, quoique. Quelques pas, l’extérieur, le choix du timbre à la poste: je ne te quitte vraiment que lorsque ma lettre est postée.

Bien à toi,


« De toi à moi » est un ensemble de lettres, écrites toujours autour d’une chanson. Combien y en aura-t-il? Ou cela ira-t-il? Je n’en sais rien à ce jour. Vous trouverez ci- après la chanson qui a servi de support à cette lettre.

Une réflexion sur “De toi à moi: 8. Solitude

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