10. Compte triple

10. explorer la relation de l’écriture aux autres sens que la vue et l’ouïe : l’olfactif, le toucher, le goût, en 1 texte comme en 3…

La chaleur du Sud agrandit les odeurs: c’est comme une sorte de loupe où l’on peut trouver le pire comme le meilleur. L’odeur de sang de la boucherie de la rue longue des Capucins. La pizza gourmande qui envahit soudain les narines peu importe où dans la ville et donne envie de la dévorer quelle que soit l’heure de la journée. Les ordures qui marinent à divers endroits de la ville, trop souvent. Arrivé au Vieux Port, le mélange du gazole des bateaux, des poissons et un quelque chose qui raconte la mer, et non l’océan. Ci et là les feuilles des figuiers qui sentent si bons et annoncent le goût du fruit. Le métro de Marseille qui n’a pas d’odeur, lui, pas comme celui de Paris. Le bitume qui chauffe et s’impose à l’air de la ville, le bitume chaud qui se mêle aux miasmes des voitures et des camions. L’odeur lourde et désagréable du tunnel qui mène à la Belle de Mai. Marseille n’a pas de fidélité à un unique parfum.

Les carreaux rouges : brûlants, à midi, sur les terrasses de la rue Saint Pierre sous ses pieds ou ses mains d’enfant. La rampe en bois cirée des escaliers, douce et ronde, quand on descend. Dans la maison, petite: ses poings qui entourent les barres en métal de la rambarde de la terrasse. Il y a des tiges carrées, et d’autres bizarres dans sa paume, où le métal vrille, tourne. Palper les fruits pour savoir s’ils sont mûrs, au marché de la Plaine comme plus tard dans le jardin. Trouver des draps rêches à Montolivet, se souvenir du tissu un peu éponge, rose, lâche mais doux qui recouvrait l’arrière de la 2CV du grand-père. Froid, frais, le marbre du mur de la cuisine du 2ème étage; froide aussi la pierre de « la pile » de la même cuisine. Lisses les petits carreaux bleus de la salle de bain du 3ème. Un peu abîmée et irrégulière sous ses doigts d’enfant la peinture de la jeep miniature que l’on retrouve pour jouer aux vacances.

Le goût du pain grillé avec le beurre qui fond et s’immisce au travers des trous du pain, chez le grand père, enfant, à Marseille, le matin. Quelquefois, aussi, une barquette-biscuit avec laquelle elle joue et qu’elle s’amuse à croquer par étape: grignoter d’abord progressivement et méthodiquement tous les côtés, et finir par le sucré, par la confiture rouge, gélifiée, statufiée. La camomille du matin, qui malgré le sucre dissout se sépare en deux dans la bouche: mi-amère, mi-douce. La brioche des rois avec ses grains de sucre qui éclatent en bouche, s’opposent à la tendresse des fruits confits pour finir sur la souplesse de la brioche à la fleur d’oranger. Le nougat noir cassé par l’adulte, que l’on goûte d’abord par le son avant de l’accueillir en bouche: amandes entières, nombreuses, sucre marron foncé, très dur: il faut bien tout écraser, mâcher, croquer. C’est bon, c’est épais, c’est direct, il faut s’engager pour le manger. C’est l’enfance et le Sud, une gourmandise qu’on ne trouve pas ailleurs et qui parle de certains moments en famille, là-bas, dans la ville.

Avec cette proposition s’achève ce cycle d’ouverture intitulé  » Un retour ». 

Et si voulez découvrir les autres contributeurs et leurs propositions, c’est ici.

3 Comments

    1. Oui, c’est celui que j’avais bien aimé d’ailleurs, avec l’odeur énervée de la cafetière. 🙂

      1. Exactement ! On était sur la même longueur d’onde.

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