16. l’envers du décor

16. ce lieu qu’on a construit, solidifié, complexifié depuis le début, et si on ouvrait sa face noire, se forcer à ouvrir le négatif, à le retourner sur lui-même

Quand tu étais enfant tu ne pouvais pas voir les gens comme moi, ma belle. Tu étais trop heureuse de voir tes grands-parents. Et puis les poubelles n’étaient pas tout à fait les mêmes. Et puis aussi la ville des pauvres est flottante: c’est une ville dans la ville qui se déplace. En tirant ma charrette et en voyageant avec elle, cela je l’ai bien appris. Une ville flottante avec sa populace, d’autres règles de conduite et son urbanisme à elle. Oui ma belle, je suis d’accord avec toi: dans cette ville il n’y a pas une ville mais des villes. Moi je ne vis pas là où tu vis, ni là où je te parle. Moi aussi j‘ai un jardin: je ne te dirais pas où, mais pas là. Et pas très loin de ce là là, j’ai pu me constituer un vrai logis avec tout plein de choses trouvées sur le trottoir. Dans ma ville à moi, mon logement à moi. Ma maison est d’occasion. Mais ma maison n’est pas en cartons. Créée avec ce qui est jeté dans mon quartier choc à moi. Sans crédit renouvelable, et qui peut se rebâtir ailleurs tout autrement au gré des mésaventures de la rue. C’est là qu’on s’est croisées mais je vais bien moins dans le centre ville qu’avant. Ils ont refait tout un bout du quartier alors j’ai dû me déplacer et chercher ailleurs pour faire les poubelles ou les fins de marchés. De tout temps et à toutes les époques la misère, une ville dans la ville, a toujours trouvé à exister, à se renouveler. En quittant un morceau du centre ville, elle s’est simplement encore une fois déplacée. Ma charrette grince, c’est un des sons de la bande son des gens miséreux de la rue. On y trouve aussi les « fadas », ceux que l’on croise et qui parlent pour eux, tout haut. Quelquefois leur rythme de parole est irrégulier et il en émerge des cris, d’autres fois leur discours semble absolument normal sauf qu’ils parlent seul. Tu ne sais pas où ils vont, est-ce que eux le savent? Peut être… mais ils vont et sont dans leur ville. Le Marseille de la misère de la rue est une autre ville qui existe dans la ville, vraiment. Et si je te racontais que d’autres au travers du bouddhisme et au sein de la cité travaillent pour comprendre et acquérir l’impermanence, le détachement: les pauvres! Moi dans ma ville à moi on sait depuis longtemps que rien ne dure et qu’il ne sert à rien de s’attacher aux choses. On médite avec le vin rouge ou la bière quelquefois. Et pendant ce temps ailleurs à Marseille, les bateaux arrivent ou repartent tellement souvent, désormais, pour visiter les calanques ou le château d’If. Ils emportent, puis déversent sur le port les visiteurs émerveillés. Une sorte de ballet aléatoire mais permanent, plus ou moins dru en fonction des époques de l’année et du jour, totalement indifférents à l’état réel de la Méditerranée. C’était différent, bien sûr, quand tu étais enfant. Depuis, le tourisme s’est développé. Regarde, sur le marché du port, un poulpe mort observe les gens depuis son lit de glace. Les touristes passent à côté sans même un regard pour lui, ils s’en vont aller manger des sushis au thon rouge, hélas, un peu plus loin. Assise sur un banc, je remarque au dessus d’eux, un canadair dans le ciel. Quelqu’un est entré dans les calanques pour s’en griller une, certainement. La plupart des sentiers sont fermés, pourtant, comme tous les étés. Et c’est parti pour les colonnes de fumée de loin, et le ballet des avions. Le ballet des canadairs, à Marseille, tu le sais depuis fort longtemps, c’est aussi le son de l’été.

Et pour connaître les autres propositions des autres contributeurs, c’est ici.

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