24. Caméra temporelle (à l’approche)

24. sur un des paysages fragmentés de la 23, développement selon plusieurs points temporels de l’observation, soit mémoriels, soit imaginaires

Elle se dit que c’est étrange de savoir qu’à la place du métro, si longtemps avant sa propre naissance (Jésus lui-même d’ailleurs n’était pas conçu!), à la place du métro, donc, il y avait la mer. Elle se plaît à l’imaginer avec la transparence de celle des calanques. Ici, dans ce très ancien port se trouvaient les esquifs cousus des phocéens posés sur la Méditerranée, jouant avec sa clarté et ses couleurs —donc vert et bleu—: un lagon fantastique où se promenaient peut être même des rascasses en toute impunité. En tout cas, des favouilles sans nul doute se retrouvaient dans ce coin, au bord de l’eau, un peu après l’actuel métro. Une eau pure, qui ne connaissait pas le gazole, les dégazages, les filets dérivants, le plastique: cela semble surréaliste, déjà, et en plus à la place du métro: c’est carrément bizarre. Comment a-t-on fait avancer la mer jusqu’après la station au cours des siècles pour construire le Vieux Port actuel? Et pourquoi n’être pas tombé sur la mer en construisant le métro? Elle se pose toujours ce genre de questions avec le reste de son âme d’enfant. Et justement, là, elle pense à son enfance, et se rappelle comment son grand-père leur avait annoncé que, ça y est, le métro était ouvert. Et qu’ils avaient conçu de belles stations bien décorées. Elle se souvient de cette annonce, faite gare Saint Charles dans son souvenir —avec beaucoup de fierté dans la voix du grand-père marseillais— mais pas du tout du Vieux Port avant le métro. C’est donc à 6 ans qu’elle a découvert les galets et les poissons qui décorent la station en bas, et puis l’arrivée sur le port, à ce même endroit, avec un adulte qui lui tient la main. Le soleil qui éblouit, l’odeur du poisson et du bitume, le bruit qui s’associe automatiquement à cette arrivée près des bateaux, et un rêve de départ bien sûr, peut être d’ailleurs pour aller simplement au Frioul. Autant dire qu’elle a toujours connu le métro, quoi. Pourtant quand elle sort de la station, elle voyage au travers de ses imaginaires du temps mêlés à ses propres souvenirs, et se dit que, du même endroit, avant, on voyait le pont transbordeur. Elle se rappelle que ses grands parents lui ont raconté ce fameux pont. Elle s’imagine à la place de cette sortie de la ligne 1, par exemple vers les années 30. La mer n’est pas comme à l’époque des grecs, mais il y a un sol dur qui doit être fait de beaux pavés —certainement pas du goudron—, des couples qui se promènent, plus ou moins affairés, et des voitures rétro qui klaxonnent bruyamment. Face à la mer les deux forts se répondent et se relient par des lignes métalliques horizontales et deux grands élans verticaux: c’est le pont qui a emmené des chevaux, des gens, des autos pour traverser le port.

Aujourd’hui, quand elle revient à cet endroit, il lui semble qu’elle a loupé un épisode —ce qui est vrai, d’ailleurs—. Bien des choses ont changé, sauf les galets des poissons, plus bas. Le plan du métro sur le côté raconte qu’on a un peu allongé les lignes, et puis le sol est différent: le Vieux Port s’est refait une beauté. Il est plus organisé, plus clair, plus large aussi car le plan de circulation a un peu évolué. Et à côté il y a ce grand miroir sur pattes qui fait la joie des photographes, des touristes et des passants. La mer, elle, est toujours à la même place, plus loin, devant.

Peut être bien plus tard, quand la glace des pôles aura fondu, en fait, de nouveau il y aura la mer, où elle se situe aujourd’hui, à la place du métro. Une eau riche en plastique, sans poissons, et sans humains d’ailleurs, dans ce coin. Des épaves de bateaux du Port au fond, alignées, bêtes et inutiles, recouvertes par endroit d’algues ayant évoluées pour survivre dans une eau plus chaude. Fait nouveau, le silence dans ce lieu, dans l’eau, sur la terre comme dans le ciel. Au dessus de la mer, restera-t-il un oiseau rieur? Les galets de la bouche de métro seront désormais dans l’eau. Les poissons dessinés rappelleront ainsi qu’ils ont existé. L’ombrière aura en partie rouillé, et reflètera inutilement quelques vieux cordages et autres souvenirs d’objets qui raconteront ce qu’a été le Vieux Port. Quel odeur parlera de la ville de son enfance? Quels bâtiments de ce coin de la ville auront résisté? Où seront passés les hommes?

Et pour découvrir les autres contributeurs et leurs propositions, c’est ici.

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