33. Transactions

33. souffler la pierre et le ciment, pour une accumulation de tous les gestes, métiers, chantiers, actions, échanges

Elle est contente d’être à la Plaine un jour de marché. Retrouve cette ambiance propre à ici, qui lui parle aussi de tant de moments ; se rappelle entre autre les économies gardées pour le plaisir de marchander, l’été, un bijou à quelque vendeur africain lorsqu’elle était adolescente pour elle et pour ses amies. Ici tout se vend. C’est comme une sorte de grande surface découpée et étalée sur l’ensemble de la place, avec de nombreux marchands de styles différents. Elle promène son regard. Au coin de là où elle est et du début de la rue Saint Pierre, le « café de la Plaine » et sa mini terrasse pleine de clients dont la plupart rient et trinquent. Un homme, seul, déguste son café. Le garçon est en train de lui ramener du sucre. De l’autre côté de la place, derrière les maraîchers, un vieux monsieur, galant, au dos bien droit, tient la porte ouverte de la pharmacie à sa compagne pour que celle-ci puisse entrer telle une reine. Sur l’allée où elle se situe, il y a sur sa droite quelques maraîchers ; ce mardi, ils sont bien peu. Lui range ses légumes et vérifie qu’on ne touche pas trop ses denrées. Elle, elle sourit et rend la monnaie à sa cliente, une jeune maman qui vient de glisser le sac plein de nectarines qu’elle vient d’acheter en dessous de sa poussette. Un peu plus loin, des plats cuisinés. Lui décrit ses recettes, tentateur, à un client hésitant. Un petit groupe de personnes se presse devant la vitre de verre où il est écrit « poulet rôti fermier label rouge », « salade composée grecque », « samossa » et d’autres merveilles. Le groupe écoute et regarde l’échange entre le vendeur et ce client toujours hésitant. Eux sont convaincus: pour midi ce sera parfait : les vacances c’est aussi acheter tout prêt. « Dix Euros, Dix Euros la robe ma mignonne » lance d’une voix forte et sans faire la liaison une fausse blonde tonique, l’air affairée derrière sa table de bois, déplaçant trois/quatre robes, les remettant plus devant, les faisant comme jaillir soudainement de nulle part. Deux quinquagénaires s’arrêtent, touchent le tissu, évaluent le rapport qualité/prix : la réflexion se reflète sur leur visage et cela n’échappe pas à la vendeuse qui en profite pour se lancer à vanter encore bien plus ses vêtements — de fait très banals— aux tissus imprimés. Là, dans cette autre allée, on remarque que c’est bientôt la rentrée. De nombreux dessins aux couleurs vives décorent le dessus des valisettes à roulettes, modernes cartables que les enfants tireront. L’homme derrière l’étal, visage fermé, refuse le marchandage proposé par une femme qui tient une valisette dans chaque main : Spiderman aux tons rouges d’un côté et Barbie d’un rose idiot de l’autre. Elle insiste, en disant qu’elle en prend deux, quand même. Mais lui ne veut pas. Le prix est déjà fixé, c’est comme cela, point. Là, deux jeunes sont assis sur un banc, désoeuvrés. Ils se parlent de temps en temps. Est-ce qu’ils attendent aussi des clients? Plus loin, des tapis, beaucoup. Des couleurs différentes. Ils se chevauchent, s’étalent, certains se déploient, d’autres sont mi-roulés ; l’espace qui contient la marchandise est important. Le vendeur lui, s’ennuie et bâille, silencieusement. En face, entre des petits corsaires blancs affichés à deux Euros et de nombreux vêtements d’enfants, la commerçante est assise, le nez dans son téléphone portable, totalement indifférente à celles qui regardent sous toutes les coutures ses marchandises. Un homme traverse l’allée, marmonnant, un panneau et une sébile autour de son cou. Tout près de lui, on finit par entendre « Pour aider à la construction d’une Mosquée ». Plus loin, ce sont des sous-vêtements que l’on remarque. De couleurs, imprimés, en dentelles, en micro-fibre : du vulgaire au fonctionnel, et pour tout âge. Blasée, la vendeuse regarde ceux et celles qui passent devant son étal et tente des ventes suivant leur allure et les regards portés sur sa marchandise. En plein soleil, à côté, des rouges à lèvres, vernis, fonds de teints, mascaras et fards à paupières. Ils sont trois garçons derrière ce rayon ambulant « maquillage », avec le même tee-shirt rouge. Toute une population féminine de tous les âges fouille, prend dans les mains, ouvre pour regarder les teintes, compare ou achète un ou des produits. Une musique orientale traine dans ce coin, sans que l’on sache réellement d’où elle vient, ni pourquoi plus là qu’ailleurs. Deux femmes traversent cette allée, l’une dit à l’autre « Quand même, tu te rends compte? » Là, c’est le bazar de l’hôtel de ville que l’on découvre. Du produit ménager aux sacs plein de morceaux d’encens en passant par de grands pots de peinture. Un vendeur tend un gros savon de Marseille blanc et carré à son client, ainsi que sa monnaie. Un autre parle de la promotion du jour: « les deux flacons 5 Euros, c’est vraiment donné ». Il y a un marchand de pizza derrière tout cela. Une belle file d’attente qui bouge soudain car un homme repart avec une grosse part toute chaude pliée dans un papier gris dans lequel il mord avec entrain. C’est vrai, il est bientôt midi. Encore ailleurs : « Sitôt volé, sitôt vendu » clame haut et fort le grand baraqué qui trône derrière une table pleine de parfums de marque. De nombreux clients lui tendent le flacon élu, choisi, en demandant le prix « Les belles serviettes éponges, pour la plage ou le hammam. Oui oui, aussi pour le hammam. » Il fait des allers-retours, derrière son éventaire et promène ainsi son regard en même temps que sa voix. Un homme et une femme discutent pour se mettre d’accord sur le choix des rectangles en tissus éponges. Là, une femme traverse et dit d’une voix de stentor avec un fort accent marseillais: « Mais toi qui a un regard radar, tu n’avais pas vu ces maillots de bain de marques à trois Euros? » Elle, elle finit son tour de la place, du marché, dépitée. Plus de bijoux à marchander. Pas de vendeurs de « Brousse du Rove ». Le marché de la Plaine n’est plus ce qu’il était.

Et pour connaître les autres contributeurs et leurs propositions, c’est ici.

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