34. Nord Sud Est Ouest

34. une demande extrêmement précise : 4 x 20’, pas plus d’1 texte par jour, sur chacun des points cardinaux de la ville, pour une carte pragmatique, à partir du texte de Cendrars sur les photos de Doisneau

C’est comme un sandwich: Autoroute Nord, des quartiers, et autoroute du Littoral de l’autre côté. Au coeur du sandwich : la carrière de Saint Antoine et sa tuilerie. Imaginaire de poudre orange, d’ondulations pour les toits, de traditions de savoir-faire et métiers de Provence. Un espace d’une autre époque qui est devenu « le Grand Littoral ». Le plus grand centre commercial de la région PACA. Un gigantesque Carrefour, l’inévitable MacDo, BurgerKing et autres « restaurants ». D’autres boutiques également imparables pour budgets modestes prompts néanmoins à dépenser. Tous les opérateurs de téléphonie sont également réunis. Tout pour donner envie de consommer, multiplier les envies, les besoins, payer, acheter, s’endetter. Plus loin, au croisement des collines, la cité de la Castellane. Ensemble de grands immeubles sans style, cité sans âme et sans espaces verts qui a vu naître Zizou. LE Zizou —le Zinédine Zidane, quoi—. Plus loin, les abattoirs de Saint Louis. Odeur du sang. Peur et terreur des bêtes. Mugissements multiples et plaintes terribles. Combien d’entrées journalières. Combien de sorties en viande inerte, sans peau et pleines de silence désormais. Rigoles de sang peut-être. Visages d’hommes indifférents, aux sens éteints pour ne plus sentir la peur comme le sang, ni plus rien entendre de la terreur et des cris. La mort au centre du sandwich, à côté de la pauvreté et du temple monstrueux de la consommation. Quartiers aux maisons découvertes —par exemple au détour d’un presque sentier— en haut d’une colline, avec vue sur la cité et la mer. Piscines aux emplacements illogiques, improbables. Piscines construites bien sûr avec arrangements financiers entre amis. Là, sur un mur, en face d’un ilot de bâtiments est bombé en grandes lettres rouges « pense aux conséquences mon cousin. »

La ville au Sud. Les quartiers, ici, ne sont pas populaires. Plutôt bourgeois. Et les calanques ne sont pas très loin. Pour y accéder, il suffit de prendre un chemin. Chemin de Morgiou, chemin de Sormiou — il existe même un chemin des Quatre chemins— : c’est le coin des chemins, quoi. Progressivement ils se transforment, évoluent, deviennent plus champêtres, moins urbains. Celui de Morgiou est un peu particulier. Il débute quasi à Mazargues et progressivement se dirige vers l’extérieur de la ville. Il traverse un quartier d’apparence calme, aux ruelles maladroites disséminées entre des cabanons retapés ou des maisons tranquilles aux tuiles oranges. C’est le quartier des Beaumettes, avec sa prison. La prison où l’on se suicide le plus en France. Le soleil brille et tape sur les miradors et les fils barbelés. Derrière le vieux mur, un bâtiment neuf bien plus haut, trop haut. Aux coins des murs ainsi que sur ceux-ci, les sept péchés capitaux regardent, observent les visiteurs. La paresse, la luxure, la colère, l’envie, l’avarice, la gourmandise, l’orgueil. Aucun n’est oublié. Vous qui venez, même si vous, vous êtes libres, n’oubliez pas de vous sentir coupable. Des personnes attendent devant la grande porte. Certains pour des parloirs, un homme au milieu du groupe vient pour animer un atelier d’écriture. Mais le chemin continue, dépasse la prison et va devenir tranquillement celui de l’évasion, du repos, des vacances: le chemin du Parc des calanques. Changement de décor. Pierre blanche, éboulis, plus ou moins de végétations suivant les endroits et l’époque d’où datent les incendies qui ont sévi dans ce coin. Pins et plantes de garrigues, cols, gardes-forestiers et prochainement l’accès à la mer. Cigales. Tranquillité des marcheurs, des vacanciers et de quelques familiers de ces lieux. Criques à l’eau de mer turquoise et bleue, sable et quelques bâtiments pour Sormiou, bateaux et petit port tranquille pour Morgiou. Plaisir de se baigner dans l’eau fraîche après avoir eu chaud en marchant.

À l’Est de la ville, il y a un jardin, une maison, un atelier dans le jardin, des noisetiers, des pruniers, des tomates qui poussent contre des tuteurs torsadés, des bignonias et lauriers-roses en boutons, des lotissements, de jolies maisons, un rêve de bassin avec poissons rouges, un chemin de foudre, un paratonnerre au moins, un mur à construire, un arrêt de bus au coin de la rue, une maison avec un camion de déménagement devant, une famille devant la télé, un air d’opéra italien qu’on entend dans une rue, un jeune homme qui entre dans une auto-école pour s’inscrire afin de passer le permis, le quartier arménien avec sa propre église, l’avenue du 24 avril 1915, un restaurant chinois, un traiteur italien, un camion à pizza qui vient le jeudi, plusieurs églises, des monuments aux morts, une fenêtre ouverte, des volets encore fermés, un chaton qui joue avec un fil avec un bouchon sur une terrasse, un homme qui regarde avec fierté son jardin entretenu et qui évolue, un robinet au coin de la cuisine côté jardin, des larves de coccinelles avec déjà des petits points, des faux acacias, des rues propres, un plan de travail en marbre dans une cuisine qui va être posé par des cuisinistes, des piscines construites selon les normes et correctement implantées, un mobile avec des poissons dans une salle de bain qui tourne un petit peu, un grand aquarium dans un salon, une femme qui traverse une rue large avec un joli collier bleu, une parfumerie, une librairie, un pressing et des cabinets de médecins à Saint Barnabé, quelqu’un qui fume à la terrasse d’un café, des ralentisseurs, une avenue avec de nombreux virages, le vieux village de Montolivet sur la colline, des petites rues de l’époque des bastides où l’on peut se promener agréablement, un bébé qui pleure ici, un chien qui aboie au loin.

Ouest. Le soleil se couche ici. Sur la mer. Là où elle rencontre le ciel. Ici sombre la lumière, s’éteignent les rayons. Le soleil ce soir s’est couché avec indifférence et dignité. Il n’y avait pas de nuages et sa lumière a embrasé mystérieusement une partie de l’eau salée avant de s’effacer progressivement. Voilà que le bleu se transforme et devient le noir de la nuit. Le liquide devient mystère, profondeur, inquiétude. Où est le ciel ? C’est simplement cet et espace avec les étoiles. Quels quartiers sous-marins ? Quels habitants ? Quels prédateurs ? La vie nocturne des bas-fond de l’eau est-elle différente de celle du jour ? Et les poissons qui passent en ce moment d’où viennent-ils ? Voilà que celui-ci, malin, s’échappe, nage de façon à ce que celui qui le suit avec un oeil gourmand perde sa trace. Il se rapproche de la roche. C’est une île. Même plus d’une, en fait. Archipel du Frioul, goélands nombreux et hôpital Caroline. Petit port de plaisance. Ici attendaient il y a fort longtemps les équipages en quarantaine. La nuit est paisible. Le poisson s’amuse et déguste sa nage, il se promène de calanques en calanques, faisant de tour des deux îles réunies. Devine de loin deux jeunes humains qui parlent sur un rocher : le son de leur voix traverse l’air et l’eau au travers de la nuit. Un point rouge se déplace de temps en temps de l’un à l’autre et le poisson se demande ce que c’est que ce point de couleur. Puis il repart vers le large et de nouvelles aventures, d’autres possibles au coeur de la nuit et de l’eau. Ils attendent le lever de soleil sur l’île, c’est une impression différente de celle sur la terre. Là où les jeunes sont, ils verront la silhouette du château d’If émerger progressivement avec la lumière du matin. Eau salée de méditerranée, rocher blanc, silence nocturne, peu d’humains et pas d’arbres, quelques îles et beaucoup de soleil: c’est un quartier ouest inattendu de la ville où plane aussi le souvenir et l’ombre d’Edmond Dantès et d’Alexandre Dumas.

Et pour connaître les autres contributeurs et leurs propositions, c’est ici

2 Comments

  1. Ton écriture est belle, Cécile. Au-delà de ce regard posé simplement et sobrement, on sent quelque chose de très naturel. Une fluidité qui fait qu’on y croit.

    1. Ça me touche beaucoup, Caroline, merci. J’avoue que j’écris aisément et cela a toujours été le cas. Pour ces exercices qui vont former un tout (le portrait de la ville qu’on a choisi) j’avais décidé de me conformer aux demandes de François Bon: un temps donné d’écriture. Je corrige un peu chaque texte, redites et maladresses, mais pas trop. Je m’étais fixé d’assumer et de préférer mûrir l’exercice un jour de plus plutôt que de le réécrire. L’atelier m’apporte beaucoup et m’a donné de nouveau envie d’écrire plus souvent. On verra à la reprise du travail ce qu’il me sera possible de faire…

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