40. Limite

40. Trouver un endroit, même minuscule, qui symbolise exactement les confins de la ville — le faire exister comme s’il la contenait toute

Être les pieds dans l’eau, dans la mer, avancer tout droit devant, vers l’horizon. L’eau arrive à la cheville. Sous les pieds le sable est ondulé, c’est à la fois agréable et un peu désagréable. Il faut marcher pas mal pour essayer d’avoir une progression concrète, et que l’eau soit un peu plus haut sur le corps, vers le genou, voire un peu au-dessus. Se retourner alors et regarder la plage. Observer. Beaucoup de gens. Certains sont allongés, d’autres assis, d’autres encore sont mobiles, jouent, partent en courant dans l’eau, sortent, rient, un minot pleure. Il y a la baraque des sauveteurs, et on voit un peu plus loin des restaurants. Sur le sable, c’est sûr, on est à Marseille. C’est la plage mais c’est encore la ville. Dans l’eau, il y a des jeunes qui jouent au ballon, des familles, un couple qui s’embrasse follement, une licorne en plastique blanche et multicolore, assez ridicule, avec une fille étendue dessus, les yeux fermée et qui profite du soleil. Un matelas rayé rose et jaune vifs. Malgré le peu de fond, deux personnes avec des masques et des tubas. L’eau est calme, chaude et chatouille un peu l’espace de la pliure du genou. Se demander alors où on est. Oui, dans l’eau. Mais là, on est à Marseille et on y est pas. La ville est très proche, et cependant elle n’est plus, là. On vient de Marseille, on a quitté Marseille et on n’est plus à Marseille. Mais pourtant on est dans ce qui est aussi un des plaisirs de la ville, cet accès si facile et aisé à la plage, à la grande bleue. Si près du rivage, bien sûr, c’est déjà la Méditerranée, et cependant, les pieds bien sur le sable à peine un centimètre plus loin c’est la terre. Mais ce n’est pas citadin. Et la plage non plus, cela ne fait pas vraiment citadin, ville, espace urbain: tout le monde est en maillot, voire les seins nus, mais c’est Marseille pourtant. Avancer alors vers ce qui est et n’est pas la ville. Et se poser tout au bord, là où les vaguelettes couvrent à peine les pieds, avec cette vague marée de Méditerranée —cette hésitation, plutôt— qui aborde le rivage, le sable. Où commence la ville alors. Quand le pied est franchement sur le sable. Mais là, le pied est à peine recouvert encore par la mer, il n’est pas vraiment dans celle-ci. Une sorte de no man’s land, peut-être. Un pied dans l’eau et l’autre sur le sable, amorce de la ville, alors. Ces petits grains de sables se colleront aux pieds puis se perdront ensuite sur le goudron, voleront avec le mistral, s’écraseront sur les voitures. La ville qui rayonne et sa Bonne Mère qui trône, ici, les pieds dans l’eau, existe et n’existe pas. Reculer et ignorer quand on n’est plus officiellement dans la ville, comme tous les baigneurs. Se demander si, lorsque la mer n’appartient plus qu’à ses habitants propres, ceux-ci ont créé une frontière plus claire. Cette absurdité de territoire dont la question se pose. Ici ce n’est pas le Port, où l’entrée dans l’espace de la ville est clairement défini par des bâtiments, ces forts qui se font face. Là, la limite est floue, une ligne qu’on ignore et qui existe cependant. Marseille est construite en bord de mer, et quelques centimètres d’eau salée qui la chatouille, comme en ce moment sur le pied, lui appartiennent. Une eau qui se renouvelle, qui visite un peu, repart, se dissout, évite, revient. Use un peu la pierre, le sable, ce qu’elle rencontre, essayant d’en faire le tour, d’isoler le phénomène urbain peut-être. C’est tellement absurde cette idée que la ville s’arrête si près de la plage qu’on recule encore. Mais force est de constater qu’il y a ce moment où l’on se sent extérieur à la ville. Car soudain on la contemple, on en regarde une de ses essence, un de ses visage, et c’est à quelques centimètres près. Peut être est-ce entre le genou et le haut du muscle des mollets. Oui, les confins de la ville s’écrivent ici. C’est une sorte de chaussette haute d’eau: au-dessus de celle-ci, c’est fini. On n’est plus dans la ville.

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