Proposition 5 : Sarraute

D’après Sarraute, scénographie des voix.

Une voix d’enfant. Féminine, fine, souple, au timbre qui s’envole dans l’aigu. Une voix à l’amplitude émotionnelle importante. Qui peut passer rapidement du rire aux pleurs. Du calme à la tempête. Le bruit soyeux des courses sur le gazon. Sa voix à lui qui résonne et envahit l’air quand il crie de joie, quand il s’amuse follement. Ils ont 8 ans. Visages ouverts. Œil pétillant. Bouche moqueuse. — Alleeeez. Pousse moi… Moue boudeuse. Lèvres un peu gonflées sur le côté par l’air amassé dans le bord des joues. Lui qui souffle. Ronchonne. — Mais ça fait trois fois déjà que je te pousse Juliiiieeee… La voix se plaint. Monte et descend. Finalement, elle grince aussi un peu, comme la balançoire. Le débat qui se poursuit. Au milieu flotte son amour pour elle. Son cœur qui se pince et qui grince. Elle qui tient le cœur. Le froisse, puis le câline. Les phrases qui jaillissent. Voix rondes d’enfants. Aigu joyeux et sonore. Timbre désabusé. Silence d’un câlin. Chuchotement d’un amour. Main dans la main. — On dirait alors que c’est moi qui te pousse. Toi tu serais dans un avion. Lui qui sourit. Enfin. Sa main à elle, régulièrement touche son dos. Son visage qu’elle ne voit pas. Et ses yeux fermés car c’est plus fort ainsi. Le sourire flotte dans l’air. Elle le pousse. Il s’envole, vers elle bien sûr. Dos tourné cependant. — Encore un peu plus fort. Les rires éclatent dans le jardin. Ils tapent contre la barrière et retombent avec grâce sur le sol. Les voix et les rires du bonheur, de l’enfance et du jeu. Et puis cela se calme. Ils sont côte à côte. Lui sur la balançoire, elle debout tenant une chaîne dans sa main. — Je voudrais te chanter quelque chose. — D’accord — Je connaaais les brumes claaaires… — Oh non, pas cette chanson, j’en ai marre de Belle et Sébastien. Jouons à cache-cache. — Mais non, j’ai pas envie. Je veux du calme. La dispute qui recommence. Ce parfum de l’enfance riches de moments d’éclats de voix dans ce jardin. — Cache-cache! — Non. — Mais alors on va faire quoi, j’en ai marre de jouer à la balançoire. — Tu rigoles, je t’ai poussé trois fois alors que moi tu l’as fait qu’une fois. — oui mais aujourd’hui je suis fatiguée — Oui mais aujourd’hui je suis fatiguée… Il répète la phrase en se moquant. Voix un peu nasillarde et plaintive. — C’est pas gentil de m’imiter comme ça. Elle, visage fermée. Regard buté, dirigé vers le sol. Il n’y a plus d’éclats de rires jouant avec l’herbe. Silence. — Tu boudes! Ça sert à rien de bouder. C’est maman qui le dit. C’est du temps perdu. Allleeeezzzz, fait pas la tête… Silence obstiné. — T’es pas marrante! Moi j’ai pas fait la tête quand tu voulais pas me pousser. Alleeeeez, parle—moi…. Il affronte courageusement le dos raide et lui tapote l’épaule. — Il faut parler pour se comprendre. Et sans dialogue, qui va choisir ce que vous voulez faire maintenant? Julie, enfin, relève la tête. Impossible que vous ne vous chamaillez pas tous les deux!! Et si je vous proposais de venir fabriquer les gâteaux du goûter avec moi les enfants… Il se rappelle, la voix pétillante et chaleureuse de la maman de Julie. — Ouaaaaaiiiis. Il a jailli des deux corps au même moment. Unisson du plaisir anticipé de ce moment. De la pâte crue qu’on va goûter un peu. Du doigt qui traînera bien ici ou là dans une gamelle. De l’odeur qui envahira la maison et qui ouvrira encore un peu plus l’appétit. Des sablés ronds encore qui refroidiront le temps de mettre la table du goûter, le temps de la lecture d’une histoire ou d’un dessin à faire.

Et pour découvrir les autres contributeurs et leurs propositions, c’est ici.

4 Comments

  1. Coeurs d’enfants, coeurs de grands.
    ‘Au milieu flotte son amour pour elle. Son cœur qui se pince et qui grince. Elle qui tient le cœur. Le froisse, puis le câline.  »
    Un texte vif. Vivant. Qui sonne juste au mien de coeur.

    1. Je suis très touchée, c’est le 2ème très bon retour que j’ai sur ce texte. Hors j’en ai bavé pour l’écrire… 🥴 et je n’étais pas du coup convaincue d’avoir su relever le défi. Donc grand merci 🙏

      1. il l’est, très touchant, ce texte…sourire…belle journée cécile

        1. Merci beaucoup chère Irène. Je te souhaite également une excellente journée.

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