Proposition 6 : Robert Walser

À partir de « Vie de poète » de Robert Walser, écrire sans sujet.

On peut lire « c’était ». À la base, ici, au coin d’une pliure. Un mot qui surgit du tableau, si on sait regarder. Du journal collé, des couleurs déposées. Puis : « c’était ». Impossible de remarquer le mot si l’on ne détaille pas le tableau avec attention. Il est petit, discret. Il faut d’abord remarquer la montagne, les crêtes, le vent qui explicite le dénuement de la dune. Oui, la montagne est en fait une dune. Et puis alors tout au bout du trajet effectué par l’oeil surgit ce mot, vers le bas de la montagne. « C’était ». Il y avait un avant, donc, peut-être même un avant le vent alors. La montagne aurait donc été fertile, nantie d’une incroyable végétation, de mille nuances de verts ? La montagne aurait été pleine de sons, d’orchestrations moirées au sein desquelles rugiraient d’étranges fauves, de beaux oiseaux et des myriades d’insectes étonnants ? Une montagne amazonienne. Oui mais… « c’était », oui, oui, avant. Avant le vent qui a isolé, érodé et transformé la montagne en une dune tracée d’un seul trait. Et le silence du tableau n’est illuminé maintenant que par le vent de temps en temps. Il ne se manifeste que si on sait bien regarder la dune. Alors, au pied de la montagne, il y a ce mot, qui résonne. Peut-être est-il tombé. Peut-être a-t-il été révélé par le vent. Reste qu’il nous ouvre des portes. « C’était » quand il était enfant, peut-être. Et qu’il était amoureux de Julie. « C’était » avant qu’il ne se gare cette nuit-là, tandis que la brume trouait d’écharpes blêmes et blanches la petite ville. « C’était » avant que Mère-grand soit avalée toute crue. « C’était » avant que ce mot ne soit isolé, qu’il ne se perde sur cette surface plane où règne une bizarre montagne aplatie. « C’était », là où un vent silencieux résonne et chuchote des récits à ce mont. Un « c’était » noir, en petits caractères. Écrits sur un papier plié, froissé. Un « c’était » de journal, qui raconte, prévient, annonce. Un peu sale. Lettres d’imprimeries qui ne semblent pas moins étranges, pourtant. Un « c’était » fataliste, énigmatique. Qui porte vers un étrange, un ailleurs. Une porte qui fait voyager dans le passé. Oui, c’était elle, mon premier amour. Oui, c’était cette petite ville que j’ai tant aimé, mon foyer. Oui, c’était mon conte préféré. Oui, « c’était ». Il regarde ce mot inscrit dans le tableau réalisé par sa grand-mère, si artiste, ce mot qui l’hypnotise et le fait voyager. Le seul mot qui existe et que l’on peut lire dans ce tableau un peu abstrait. Il passe son doigt délicatement sur les formes du papier que son aïeule a froissé et collé. Il devine bien sûr qu’elle n’a pas choisi d’inscrire cette porte temporelle au pied de la dune de façon délibérée, mais il aime que ce mot apparaisse, le trouble, le gêne presque. Il est si net, au sein de ce tableau. Ailleurs les mots, les phrases sont illisibles. Seul le trait de la montagne est net. Et puis il y a « c’était ».

Et pour découvrir les autres contributeurs et leurs propositions, c’est ici.

4 Comments

  1. « Avant le vent qui a isolé, érodé et transformé la montagne en une dune tracée d’un seul trait.  »
    J’allais te lire ce matin, c’était voulu comme ça, un moment choisi.
    Sujet ou pas, un beau texte. Du soin, du rythme. Un sens humain. Une plume habile, où je sens le coeur, et le désir de faire battre le mien.

    1. Je suis très touchée par tes mots, ils me touchent d’autant plus, bien sûr, que je suis également sensibles aux tiens. Mais je suis émue de savoir que tu as choisi le moment pour lire, aussi. C’est un très beau cadeau, merci.

  2. « c’était »…
    et tu nous entraînes tout au fond de nous, dans ce « c’était » qui est là, dans chacun, qui nous fait dune ou montagne….ou les deux, peut-être…
    merci cécile

    1. Merci beaucoup Irène 🙏 je suis très touchée, j’avais un peu cela dans la tête. 😊

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