Marche d’approche #1 : romancier omniscient, voit tout sait tout

1. Écrivez le début d’un roman en utilisant la forme de l’auteur omniscient, en rendant perceptible l’omniscience de l’auteur par entrer dans les pensées d’une ou plusieurs des personnages après avoir établi la voix. Comme sujet, choisir un voyage soit l’arrivée d’un étranger (la perturbation d’un ordre — début habituel d’un roman). Exercice 5 de la série des 30 proposés par John Gardner dans « The Art of fiction ».

Par ailleurs, écrire le texte en un seul paragraphe puis « le fatiguer ». Enfin, y adjoindre un petit codicille, pourquoi, comment ces choix, voire évocations de livres ou films

Hier, Hortense.

Il se demande encore et comment il a fait pour arriver là. À cet endroit. À ce moment. Son regard se promène sur les visages des personnes qui entrent, sortent, vagabondent, et sur le décor qui l’entoure. Il y a des tableaux, des fauteuils, des objets. Certains étranges, d’autres simplement d’époques et d’usages divers. Il est perdu dans le vague, puis sursaute. Et maintenant son œil perplexe se dirige vers son bras. Oui, il y a bien son éternel pardessus sans lequel un voyage en train serait impossible. Il s’abaisse encore et constate la présence de sa valise noire, avec l’étiquette où figurent ses nom, prénom, et autres renseignements obligatoires. Elle est bien là, posée à ses pieds. Il est bien vêtu de son jean, et de chaussures pratiques mais cependant assez élégantes pour voyager. « J’étais donc bien encore à Dijon hier. J’ai bien passé quelques jours avec mon frère. Après. Après l’enterrement d’Hortense. » Il est totalement immobile depuis un bon moment et cela commence à en agacer certains. Une femme le bouscule, lui passe devant sans même un regard. Elle fonce puis s’arrête, hypnotisée par une statuette. Une danseuse mi-elfe, mi-indonésienne, de nacre et de bois. « Il lui manque une main, certes. Mais je vais peut-être pouvoir négocier le prix du coup. Elle irait tellement bien sur la commode ramenée d’Indochine par mon grand-oncle. Ou bien dans le salon. De toute façon j’ai un coup de cœur. Mais où est le vendeur ? Et cet homme-là qui bloque tout… je suis sûr qu’il empêche le vendeur de me voir. Que c’est pénible ! Mais enfin on ne vient pas aux Puces si c’est pour ne rien regarder et rester planter là, au milieu d’une allée, en intérieur ! Quel malotru, imbécile de surcroît ! » Soudain une voix résonne : « Vous êtes intéressée Madame ? » Et voilà qu’il observe maintenant cette femme qui échange avec celui qui est certainement le propriétaire de cet espace d’antiquité, et d’un fourre-tout improbable. Il regarde, c’est à la fois flou et précis. Il observe mais repense aux moments qu’il vient de traverser. Il comprend la situation de vente et se sent également totalement détaché de celle-ci. Détaché et loin de ce lieu où il est, pourtant. Seul existe en ce moment le pourquoi et le comment, le chemin qui l’a conduit ici. Derrière lui, soudain, une effluve. Un parfum lui fait tourner la tête. Il se met alors en marche, très vite, et suit cette femme. La silhouette est fine, de dos elle lui semble très belle. C’est le parfum d’Hortense, bien sûr. Il sourit, accélère tend la main et ouvre la bouche pour la héler. Car bien entendu, c’est elle qu’il suit. Mais quand il le réalise, il s’arrête d’un coup. Bousculade. « Mais enfin, monsieur, vous êtes juste devant la porte d’entrée. Pourquoi vous arrêter !! Et ne restez pas là enfin ! Vous bloquez tout le monde ! » Le jeune homme le dépasse, furieux, et continue à grommeler et râler pendant qu’il se pousse un peu plus loin en s’excusant vaguement. « Vraiment il y a des abrutis » dit le jeune homme en rejoignant ses amis. Lui, il pense à Hortense. À son parfum. À son allure, à ses jambes, à son rire. À l’éclat de ses jolies dents.

Au départ il y a l’idée de la gare, comme lieu. Puis un échange avec un ami, autour d’un café. Je lui parle de l’atelier d’écriture, et puis du sujet, et de mon idée qui commencent à me travailler un peu. « Et pourquoi pas les quais du Rhône, il y a des Puces… » Pensées alors vers un joyeux dimanche matin, à Lyon, avec des amis, aux Puces du Canal. Pensées vers la Porte d’Aix, à Marseille. Rappel de l’atelier sur la ville. Les Puces sont adoptées. Après… ce sera s’y mettre un premier dimanche. Plaisir de sentir monter le besoin d’écrire. Plaisir d’y céder. Plaisir de commencer en ayant une certaine idée du pourquoi « le héros » est arrivé là. Malice de savoir que cela ne sera pas raconté. Ouvertures des possibles. Une semaine passe. Un autre dimanche pour fatiguer le texte, et enfin savoir avec certitude que l’atelier va pouvoir commencer.

Comme chaque année, grand plaisir que d’avoir le temps pour écrire, et rejoindre et participer à l’atelier d’été de François Bon. Et pour connaître les propositions des autres contributeurs, c’est Ici.

À bientôt,