Ouverture #4 : seul, ton doux ton dur

4. Écrire comme en deux variations, l’une douce, l’autre dure. Prendre un thème, une figure qui soit un archétype, une constante. Un personnage seul livré à sa méditation intérieure par exemple. Codicille et titre.

« Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur

Et je reconnais tous les trains au bruit qu’ils font »

Blaise Cendrars

Take the « A » train

Train doux

Seule, elle sourit aux lignes ; ces lignes qui filent, défilent, s’effilochent. Elle ne sait trop quand elles commencent ni se terminent. Quelquefois un arbre transparaît puis se dissipe. Ou une maison. Ou on ne sait trop quoi. « La grande vitesse est empreinte d’un quasi silence, se dit-elle, on est bien loin des orchestrations qui emplissaient les trains de mon enfance. » Quelques chuintements, parfois. Son nez semble remarquer comme avec tendresse que l’odeur du neuf est toujours présente dans un TGV. Juste trois notes doucement égrenées. Les annonces d’usage elles-mêmes sont sucrées, ouatées, comme en apesanteur. Quant aux voix qui les énoncent, elles rythment avec douceur et comme avec confiance ces longs trajets rapides. Ici le temps est ailleurs. En suspension. Fascinée par cet effacement des paysages et du sens du temps, elle s’isole malgré elle en noyant son regard au travers des vitres. Même si ce n’est pas forcément exact, en arrière-plan, il ne lui semble entendre que des chuchotements et des petits rires. Rien de désagréable ou d’agaçant. Les longs filés de couleurs la fascinent et lui font oublier les sonneries idiotes et les parents qui grondent. Elle assiste à une œuvre unique, une peinture de paysage, toujours renouvelée, instantanée. Comme un mandala, l’oeuvre à peine créée est déjà détruite. L’impermanence de ce temps qui passe, dans ce lieu de passage si stable bien qu’étant en état de déplacement la fait divaguer. Son esprit crée, imagine, dérive, puis lâche, sourit. Comme des bulles en elle errent et dansent. Elle ne sait trop à quoi elle pense, si même elle pense. Elle se perd dans ces créations perpétuelles, au travers de ces errances éphémères de la grande vitesse du train. Nulle part, et pourtant ici. Paisible, tranquille, le regard se nourrit de ces imaginaires d’où émergera bientôt un soleil couchant, et puis enfin la mer.

Train dur

Takataka ta. Train. Ça pue. Ça grince. Takataka ta. Colère invisible, ici. Reflet. Mâchoire fermée. Regard dur. Takataka ta. Face à la vitre. Elle. Visage fermé. Takataka ta. Les pensées heurtées en dedans d’elle. Bousculée dans le virage de la voie. Takataka ta. Le train tient pas la route. Comme lui. Fureur. Takataka ta. Dessins débiles. Sur la vitre. Sur comment ouvrir cette fenêtre. Ou la casser. Takataka takataka ta. Crash ferait la vitre cassée par le marteau. Crash. Crache. Ça ferait tant de bien. Takataka ta. Tunnel. Train qui crie. Hurle. Qui grince. Noir. Bruits différents. Grincements insupportables d’aigu. Siège qui bouge. Trop. Agacement. Tunnel. Trop long. Colère qui gronde. En elle. Colère noire. Takataka ta. Lumière qui agresse. Lèvres pincées. Laideur de son visage dans la vitre. Takataka ta. Blocage au plexus. Bloc de rage. Mauvais gars. Mauvais pas. Briques de mots durs. Elle le hait. Takataka ta. Zébrure des mots. Houle dans son crâne. Phrases hachées. Bâclées. Ratées. La colère brouille les mots. Noie les phrases. Tempête les verbes. Suspension chaotique du train. Chaos sous crâne. Colère de crier le mot fin. Venin. Pus. Abcès. Assez. Craquer. Taka. « T’as qu’à partir ». Se tire.

Le ton doux, je l’ai su tout de suite en écoutant la vidéo, serait directement issu d’un de mes plaisir de chanteuse. J’adore allonger et faire chanter certaines consonnes, chercher à les faire résonner (légèrement plus que nécessaire peut-être) pour que le legato existe même au travers d’elles. C’est pour moi comme une sorte de poésie supplémentaire cette surimpression de jeux sonores sur le texte, avec les mots. Verlaine. Ariettes oubliées. « Cela gazouille et susurre, cela ressemble au bruit doux que l’herbe agitée expire » « Les roses étaient toutes rouges ». Monet, et autres impressionnistes. Mais il y a également les jeux vocaux de nos musiques contemporaines. Les chuchotements de la Sequenza pour voix de Berio. Ou du Maurice Ohana.

Le ton dur a été immédiatement, je ne sais pourquoi, « quatre doubles noire ». Takataka ta. Rythme qui va de l’avant. Répétitions, forcément, qui engendrent une mise en en tension voire créent de la violence. Stravinsky. Puis tilt, premier mouvement du concerto pour violon de Khatchaturian. Lui c’est « deux doubles croches deux croches ». Le réécouter, ça m’a aidé à durcir le texte, à mieux faire haleter les mots. Je ne sais si au final c’est réussi, mais j’ai eu un grand plaisir à l’écrire. J’adore quand l’écriture se relie si intimement à la musique.

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Un commentaire

  1. Ton et rythme. Mot et musique.
    Ça parait que tu aimes ce lien intime. Et ça marche.

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