Gammes #7 : contre le passé simple (tout contre)

On se saisit d’un personnage, y compris parmi les figures ou noms déjà évoqués dans les exercices précédents. La connaissance qu’on en a est forcément lacunaire, quel que soit l’emplacement du curseur entre fiction et réel. Le majestueux passé simple va nous servir d’horloge pour dérouler une suite d’instants de vie disposés au présent.

Recto – Verso

Il but un café, désormais veuf. Le premier expresso, seul, au sein de leur cuisine. Au fond du marc de café, il lit sa voix. Quand il lève les yeux, il voit cette jolie horloge qu’elle a su choisir avec le bon goût qui la caractérise. Pardon, qui la caractérisait. {Je dois m’habituer à penser à elle au passé, désormais. }. Quand il ferme les yeux, malgré lui il respire son odeur. Il a tellement peur de l’oublier. Mais il sait qu’il lui reste un flacon à peine entamé de son parfum dans leur chambre. Il l’a déjà ouvert deux fois pour nourrir ses narines et son souvenir.

Il but un café. Il se dit qu’il n’est personne. Il y a un mot qui qualifie le fait d’avoir perdu sa femme quand on est son époux, mais lui n’a droit à rien. Aucun héritage de leur amour. Sauf encore le silence. Il est passé du silence de leur liaison au silence de la perte. Aucune évolution. Et pas d’oubli possible pourtant. Il est simplement officiellement le beau-frère de la morte. Il a droit, oui, à ce chagrin-là. Aux manifestations de ce chagrin-là. Il a le droit de soutenir avec affection son grand frère. Il n’est que celui qui l’a trahi. Il n’est qu’un minable qui a trahi sa compagne. Et lui-même, au fond. Et il n’y a pas de place pour son chagrin, son amertume, sa honte, sa haine de lui-même. Quand il sent le café, il lui trouve un mauvais goût. Café bouillu, café foutu.

Il partit dans le salon. Comme un nouveau voyage au sein de ses souvenirs. Voilà qu’il tourne la tête. Il est attiré par ce cadre. Il contemple cette belle photo, prise par son frère, il y a déjà une bonne dizaine d’années. Il l’adore. Sur celle-ci, avec Hortense, ils rient et s’embrassent. Ils sont amoureux comme au premier jour. Ils sont heureux. Ils viennent d’acheter leur maison. Celle où il se trouve aujourd’hui, seul.

Il partit dans le salon. Tentative de fuite de sa honte. Éviter à tout prix un nouveau voyage au sein de ses souvenirs. Il prend un journal pour éviter toute conversation avec sa compagne. Celle-ci sait parfaitement qu’il déteste depuis toujours être dérangé quand il lit. Il n’a pas de honte à être détestable : ce qu’il commet depuis plusieurs mois le ronge et quelquefois cela perce. Il n’est pas possible de se racheter. Il est devenu un salaud. Alors l’être un peu plus est presque un soulagement. Il croise les jambes et remarque qu’il porte les chaussettes qu’elle lui a offert. Ce matin, les porter ont soulagé son chagrin qui ne peut vraiment s’exprimer. Et là elles le narguent. Se moquent. Et le mettent plus que mal à l’aise.

Il alluma leur chaîne, et la voix de Mísia jaillit. Désespérée, quasi brutale. {Não quero cantar amores, Amores são passos perdidos.—je ne veux pas chanter les amours, les amours sont des pas perdus—} Il pense à sa femme, mystérieuse. Se dit que finalement il ne l’a peut-être pas vraiment connu. Ou plutôt n’a connu qu’Hortense. Et encore. Il pense qu’il n’est jamais allé au Portugal. Qu’il ne connaît pas les rares membres de sa famille qui se sont déplacés depuis Lisbonne pour ses funérailles. Il se demande s’il va oser aller voyager dans son pays d’origine un jour. Elle le lui a toujours interdit. Lui a simplement permis d’écouter du fado. Et à petite dose. C’est elle qui a choisi ce disque.

Elle alluma la radio. Bien entendu, cela l’agaça. Ne rien dire. Supporter le bruit pour garder la distance, et camoufler l’absence, le manque. Supporter que le son remplisse les blancs qui existent dans ce lieu, entre eux. Éviter de se demander si elle sait, si elle a compris. Espérer sauver la face. Espérer rester droit. Désirer absolument que la vie reprenne son cours normal, puisqu’il n’est pas le Veuf. Puisqu’il n’est que le Ténébreux. N’a pas le droit d’être l’Inconsolé.

Il revint dans la cuisine. Il lava sa tasse. Ne s’essuya pas les mains. Maintenant il regarde par la fenêtre. Comme il y a plus de vingt ans quand il guettait Hortense, elle qui n’était pas encore sa femme, mais qui, chaque été, venait chez ses cousins français. Les Frampin, leurs voisins. Se rappelle sa première rencontre avec elle. Ses beaux yeux marrons. Son français sans accent qui l’impressionne.

Il revint dans la cuisine. Il lava sa tasse. Ne s’essuya pas les mains. Et il cassa la tasse. Enfin il peut jurer, exprimer sa colère. Se sentir nul et furieux simplement pour une tasse lui fait du bien. Comme de saigner un peu du bout du doigt. C’est l’annulaire, à gauche. Je suis blessé. Moi, le Ténébreux. Sans droit sur elle. Puis-je être un « nulliveuf » du cœur. Je suis sans compétences, sans condition de fond, ou de forme pour être un veuf réel, valide et reconnu. Et pourtant cela me ronge : je me sens être devenu un invalide affectif depuis qu’elle est morte. Que va être demain.

J’ai tiré le fil de mon histoire depuis ce café : Nerval est apparu spontanément. Le fado, aussi. Ainsi que la nécessité de découvrir chacun des frères avec ce passé simple. Exercice difficile, qui m’a mis en instabilité. Mais j’ai adoré. (Je reconnais aimer la difficulté).

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