Matières #8 : partir dans le décor, 1 — narrateur objectif

Écrire 2 séries de 4 textes très brefs, 3/5 lignes. Une série de 4 pour des extérieurs, l’autre pour des intérieurs. Que chacun de ces 8 paragraphes nous donne le maximum à voir, sentir et entendre d’un lieu extérieur précis ; intérieur d’une pièce, extérieur grand comme là où on a les pieds.

Ici

Intérieurs – cuisine

La table est vide, hormis ce bougeoir, au centre, d’un bleu pâle, mais pas pâlichon. Le bois est comme à vif dans certaines zones ; quelques veines perlent et affleurent ci et là. Il y a même comme un fleuve vers le coin gauche qui semble ensuite se perdre et disparaître en descendant le long du pied, le pied qui est proche du mur. On y voit également deux chaises qui semblent avoir été chinées en brocantes, dépareillées. L’une est de style bistrot, l’autre a un tressage de paille suranné et quelque peu usagé. Elles se pavanent de part et d’autre de la table.

Des petits carreaux roses et blancs décorent, non la table, mais la fenêtre proche de celle-ci. Le Vichy tendre est charnu, joufflu, de par la réunion des fronces des rideaux d’un unique côté. Cela permet à la lumière d’inonder la table.

Il y a une étagère, faite d’un beau bois de récupération. Elle se détache bien sur ce mur. On ne sait trop par quel hasard une fente dans la peinture murale, un peu comme un graphique, répond fort joliment à la ligne bien droite et nette de l’étagère. Le travail du temps se raconte ici avec le bois, avec cette fente. Avec ces livres un peu usés, défraîchis, qui parlent d’une cuisine goûteuse d’un autre temps ainsi que des remèdes et des tisanes de grands-mères.

Un vieux calendrier, gris, sale, oublié. Qui fait tant partie de ce lieu qu’il en reste actuel. On n’en connaît même plus l’année. La photo de type carte postale, défraîchie et pâlie, imprimée sur le carton. Les lignes désormais vaines de dates et de saints semblent inscrits dans le mur, tout comme les quelques écailles de peinture. Un peu plus loin, un visage se découvre. La bouche est ébahie ; rond de métal dans le vieil évier en céramique. Lui répondent l’appendice nasal busqué et l’étrange paire des yeux figés des vannes du robinet.

Extérieurs – terrasse et jardin

La terrasse a du charme malgré — ou grâce à — ses grandes dalles jointes avec maladresse. Le sol n’est pas tout à fait droit. Mais il n’est pas vraiment bombé cependant. On pourrait écrire nombres d’histoires sur ces discrètes collines et menus creux. Sur les quelques buissons de petite mousse. On y croise aussi quelques mauvaises herbes. Et des petites violettes, car, oui, le printemps est là.

Une passiflore fraîchement plantée s’étire timidement sur des croisillons de bois, un peu grisé, qui habillent un vieux mur. À son pied s’activent des fourmis. Une route à double circulation investit ainsi la terre fraîche, puis traverse une feuille quelque peu abîmée. Les lignes des nervures et leurs carrefours s’opposent aux trajets suivis par les fourmis. Elles vont et viennent, partant d’on ne sait où pour aller encore ailleurs. Familières et mystérieuses.

Un câble noir traverse le jardin. Il débute d’un poteau de ciment, tronc grossier et inerte. Le câble longe ensuite un cyprès. Celui-ci n’est pas encore très grand. Près de sa base, il y a quelques tiges sans feuillages. Il n’est pas uniformément vert.

Voilà qu’une goutte tombe sur la table en marbre. Minuscule mare égarée, venue d’on ne sait quel nuage car le ciel est bleu. La goutte a ignoré les pots de fleurs de différentes tailles, entassés, posés sur le marbre. Elle a évité aussi le plantoir un peu rouillé juste à côté.

Sources d’inspirations photographiques, pour moi, pour cette 8, c’était évident. Folon, Pierre Bergounioux (En route), Laurent Pinsard, Éric Forey. Et une exposition (vue l’année dernière je crois bien) a émergé également en écrivant du fond de ma mémoire. Je me rends compte juste avant de l’envoyer, que, bien qu’ayant pensé chaque paragraphe en me focalisant sur un micro-espace, les « lots de quatre » forment à chaque fois un tout. J’aime bien que cela soit arrivé par mégarde.

Et pour connaître les autres contributeurs et leurs propositions, c’est Ici.

4 commentaires

  1. Ton écriture est belle. Ça coule, comme une belle musique.
    En commençant cette lecture, j’ai pensé à Yoko Ogama… j’te le dis comme ça, parce que je l’ai pensé. Sans chercher plus loin.
    Bonne soirée, Cécile.

    1. Très touchée par tes mots, chère Caroline. Surtout que je constate clairement qu’en quittant l’écriture de type autobiographique, un monde d’incertitude en moi se dévoile. C’est passionnant et peu évident à la fois. Sinon je ne connais pas Yoko Ogawa, et j’adore découvrir. As-tu un livre d’elle à me recommander ?

      1. J’ai lu deux nouvelles d’elle il y a un certain temps. Je ne la connaissais pas. Je connais peu la littérature japonaise. On m’avait parlé de ce quelque chose d’onirique, typique, semble-t-il, des auteurs de ce coin du monde. J’ai senti quelque chose de ça. Et j’ai bien aimé.
        Le livre en question s’intitule  » Le réfectoire un soir et Une piscine sous la pluie » …

        1. Je te remercie. Effectivement, tous les livres de littérature japonaise que j’ai lu sont étonnants. J’ai lu du Mishima, beaucoup, il y a plus de 25 ans. Et j’ai ci et là découvert. Notamment Kazuo Ishiguro, dont j’ai particulièrement aimé « Nocturnes ». À bientôt

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