Entracte #10 : au cinéma, sans histoire

Construire un récit avec cinéma, tournage, salle, projection… y intégrer volontairement ce qu’appris dans les 9 exercices précédents. S’empêcher de toute construction d’histoire. Tenir lieux, personnages, durées, objets dans une attente, un suspens. Penser par exemple aux toiles d’Hopper sur les intérieurs/extérieurs du cinéma. Traverser sa petite histoire de cinéma.

Avant, les photos.

Au sol, entre le bitume et le mur, un brin d’herbe. Un peu plus loin, une tige avec un bourgeon. Anonyme, on ne sait trop encore quelle fleur s’en dévoilera. Le mur est recouvert d’un enduit blanc, à tendance grisâtre. D’étranges figures émergent des tâches et des lignes présentes sur ce mur. Il faudra peut-être envisager de le rénover prochainement. Elle marcha dans cette rue, enfant. Marcha le long de ce mur. Très tranquillement. Marcha le long de ce mur avant que d’en découvrir son charme propre, sa magie. Elle remarque au bout d’un moment qu’il émerge, plus loin, un quelque chose, une ligne horizontale. Au-dessus de cette ligne on y devine des rectangles, plus ou moins colorés. Arrivée à la hauteur de ceux-ci, elle découvre le trésor. Quelques photos de films. Des photos extraites des films à l’affiche actuellement, sous une vitre. Tentations offertes au regard, tentations qui se prolongent plus loin au cœur, à l’intérieur, même, du cinéma. Elle fît rapidement de ce mur et de ses photos un rituel supplémentaire de ses plaisirs ludiques d’enfant. Au même titre que de marcher sur les rebords des trottoirs en évitant de mordre sur les jointures des pierres. Ou que de monter sur le petit muret qui fait le coin de la rue, cette rue qui va monter, monter jusqu’à leur jardin. Sur ce petit muret on peut s’inventer mille histoires avant que de sauter ensuite sur le trottoir pour en créer mille autres. On peut aussi chanter en marchant, bras étendus comme un funambule, sur un autre muret. Celui-ci est le long de la barre du petit immeuble de la montée. Il y a tant de jeux à se créer, à réinventer. Tant d’émerveillements dans la ville, lorsqu’on est enfant. Avec ces photos sur ce mur, on peut se faire encore plus de scénarios imaginaires, de films intérieurs supplémentaires.

Avoir neuf ans. Découvrir émerveillée dans la salle rouge le Royaume de Takicardie. Son roi Charles V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize qui louche, puis qui ne louche plus. Sa bergère et son petit ramoneur « de rien du tout, de rien du tout ». Ses cages aux oiseaux. Ses oisillons charmants. Sa petite danseuse délicate. Ses prisons d’été et de printemps. S’enflammer avec la révolte de ses fauves. Craindre son étrange robot. Être émue à en pleurer des délicieuses musiques naïves de Joseph Kosma, comme du lyrisme mélancolique de Wojciech Kilar. Être émerveillée incroyablement par la poésie de Prévert et de Grimault. Avoir neuf ans et désirer revoir immédiatement ce film d’animation. Au sortir de la salle — l’a-t-on vraiment vu trois fois d’affilée comme certains le diront des années plus tard— vouloir revoir encore les images du film pour raconter au frère et à la mère, avec passion, ce que l’on a tant aimé dans cette scène. Ou à ce moment précis du film. Échanger ardemment sur le choix — bon ou mauvais— des images du film dans le couloir du cinéma ( flash rouge ) et sur le mur de dehors. Rêver de casser les cages, ensuite, toute sa vie. Connaître la poésie des répliques du film par cœur encore adulte. Faire découvrir ce joyau à d’autres, enfants ou non. Être toujours émue : par leur émerveillement, par la passation de la poésie. Comme par ce message de la capacité à délivrer, à casser les prisons. Puis grandir, avoir dix ans. Un autre jour, elle marcha encore le long de ce même mur. Bientôt, il y aura les photos. S’apprêta à découvrir celles de la semaine. Cœur battant. Surprise anticipée, tant aimée. Excitation. Elle posa alors son regard sur les photos. Choc. Visages exsangues, maladifs. Cernes sombres. Corps amaigris. Carreaux crèmes, sales, tristes. Mauvaises ambiances. Glauque. Malaise. Suivra la découverte, cependant, de toutes les photos du film. Impressionnée. Fascinée. Étrangement hypnotisée par les photos de ce film — qu’elle ne voudra jamais regarder, plus tard, adulte — en ignorant ( ou voulant ignorer ? ) qu’il est interdit au moins de seize ans. Découvrir à la maison qu’il y a le livre du film. Le piquer pour le lire en douce dans le lit, par curiosité. À l’époque elle lit plein de livres en douce de ses parents. Avoir dix ans et rencontrer ainsi par effraction — sans tout bien comprendre… quoique, si, en fait, car des amis de sa mère parlent également de ce film sans prêter attention au fait qu’elle écoute — rencontrer donc, par effraction, la cité Gropius et le Berlin glauque de Christiane F. Avoir mal au cœur, avoir peur et être si triste pour elle, au fond de son lit, la nuit. Avoir l’horrible impression de lui ressembler : il y a une photo sur la page de garde de l’édition du livre de poche qui appartient à sa mère. Ne plus parvenir à brosser les cheveux de ses poupées. Depuis ce livre se rappeler qu’on peut se gratter jusqu’au sang avec une banale brosse à cheveux, lorsque la drogue vous manque. Comment ce qui adoucit le cheveu peut devenir cela, peut vous faire saigner. Autre ville, autre temps. Avoir treize, quatorze, quinze ans et plus. Longer d’autres murs pour aller au collège, au conservatoire, puis au lycée. Aller et passer forcément rue des Ursulines. Plus de photos de films. Mais désormais là, rêver devant les affiches. Attendre ardemment le changement du mercredi. Surtout si la programmation a déçu, la semaine auparavant. Les affiches attirent, donnent envie d’en savoir plus. De lire les résumés, les critiques, ou de suivre simplement les copains. C’est aussi le temps des séances scolaires. Être malade de Nuits et Brouillard. Être agacé par Depardieu dans Molière. Premiers baisers, et premières ruptures autour des salles. Films qui permettent de mieux pleurer. Ou de mieux s’embrasser. Incompréhension d’une scène de cinéma où Kaprisky brise un verre, en le mordant à pleines dents. Un jour avoir dix-huit ou dix-neuf ans. Salle quasi-vide. Pourquoi Bodhi-dharma est-il parti vers l’Orient . Vu deux fois, peut-être même trois. Mais bien sûr pas comme dans l’enfance : maintenant pour revoir un film c’est à d’autres séances, sur des jours différents. Émerveillement. Lenteur, symboles. Temps qui passe, égrené comme une méditation visuelle légère mais cependant très intense. Souvenir du silence si présent dans ce film, et du son incroyable de l’eau, du crépitement d’un feu.

Enfin continuer de cheminer adulte avec le cinéma. Dévorer les films comme les livres. Pour des voyages, des rencontres, des imaginaires variés, différents. Pour éprouver des émotions étranges et fortes. Besoin de cela, régulièrement, souvent. Flashs . Le noir et blanc incroyable d’Ida.Les superbes plans, comme une succession longue de photos. Des photos qui s’animent pourtant, et sont même accompagnées de bruits, musiques et paroles. Sensation identique — mais dans une stylistique bien sûr on ne peut plus différente — dans le diptyque des films japonais. Shokusai. Regarder, guetter toujours avec curiosité les affiches, mais regretter le temps des photos. Constater être devenue moins attentive aux murs avec le temps.

Je ne me rappelais plus comme j’aimais regarder ces photos. Ça m’a fait grand plaisir de me le remémorer soudainement. Peut-être même qu’elles jouent un rôle dans mon goût pour la photographie, au fond. Voilà que me sont revenus en pleine face des souvenirs très personnels, forts, reliés aux photos de films. Films que pourtant, souvent je ne voyais pas. C’est le cas par exemple du premier épisode de Star Wars, dont je me bien rappelle avoir vu uniquement les photos, enfant. Et malgré les conséquences de ces découvertes, car c’est absolument vrai que ma perception de l’objet banal « brosse à cheveux » a irrémédiablement changé depuis ma lecture du livre qui a inspiré le film, lu bien bien jeune… Malgré ces conséquences, j’ai la nostalgie de ces photos qui donnaient le goût, selon moi, d’aller découvrir un film. Sinon j’ai vaguement gardé un lien avec les consignes : il y a un peu de Passé simple, un moment de ton plus dur (et peut-être un ton plus doux avant), également un bout de description de lieu de quelques lignes comme dans la huit… Mais surtout bien sûr tout cela n’a plus rien à voir avec mon Hortense, c’est clairement autobiographique. (Ceci dit je pense que ce morceau de texte pourrait cependant être intégré avec les autres) Mais un entracte, après tout, c’est ainsi. Un moment à part, entre les Actes d’une pièce ou d’un Opéra. Ou lors de « la Dernière Séance ». Donc j’ai trouvé cela logique, finalement. Bon par contre, je constate que les murs sont récurrents. J’ai dû abuser du film « le village des damnés », mais de l’original, hein, en noir et blanc.

Et pour découvrir les contributions des autres participants, c’est Ici.

2 commentaires

  1. Oui, mêler le « vrai » et le faux. Tisser des histoires.
    Passer des actes aux entractes. Pour du beau, du vivant.

    1. Merci Caroline. Je viens de poster et programmer la proposition suivante, peu convaincue… 😄 le retour aux actes est difficile…

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