Corps # 11 : corps & mains

On choisit, depuis une source autobiographique ou depuis une source extérieure, ou directement depuis une source fictive, un personnage, et on va démultiplier des images des mains : les démultiplier temporellement (différents instants repères de sa vie) ou fonctionnellement.

« … Poing fermé, le pouce faisant comme des petits lancers de billes : à bientôt… — silence— « Poing sur le cœur puis qui s’enroule sur lui-même : je suis désolé. » —silence— « Frotter la pulpe des doigts sur la paume de l’autre, main bien à plat : je m’excuse. » — pause — « Doigts en bec de canard devant la bouche, puis qui s’en écartent : Bon. Puis, paumes vers soi, mains en B. » — silence— « Mais si, tu te rappelle comment faire le B… La main est droite et les doigts sont bien serrés… » — pause — « Voilà, parfait. Bien. Et maintenant tu mets tes mains à la verticale, et tu dessine la nuit qui tombe, en fait, avec celles-ci. Voilà. Allez, refait l’enchainement du bon et de la nuit qui tombe. » —silence— « Bravo : tu sais désormais signer bonne nuit. Allez, rêver maintenant. » — sourire— —silence— « Main en R : index et majeur croisés, pouce et autres doigts dans la paume. Dessine maintenant avec cette main des petites boucles depuis le côté de ta tête. Ce sont les rêves qui s’échappent, les boucles. » —silence— « Joliiii… si si c’est bien ce que je viens de te dire avec ma main : bec ouvert de ma main qui a caressé mon visage. Ça veut dire joli. » —sourire— …

Elle avait été fascinée lorsqu’ils s’étaient rencontrés, chez leurs voisins, en apprenant qu’il étudiait pour savoir « signer » de façon professionnelle. Elle trouvait étonnante cette vocation. « Tu parles avec les mains alors ? » Il avait rit : « En aucun cas comme les italiens, bien sûr. Mais oui j’apprends cette langue et je ne me considère pas encore comme bilingue, loin de là. Signer n’est pas si évident… » Un travail où on peut utiliser ses mains pour parler, elle n’en revenait pas. « Alors tes mains expriment, tes doigts relatent, tes poings racontent. Cette danse des mains est si belle… Tout un récit qui épouse l’air… » « Certes, mais pas uniquement. En fait, c’est tout mon corps qui parle quand je signe. Mon visage et ses expressions sont également nécessaires. Et puis je peux utiliser le contact avec mon torse parfois, aussi, pour mieux me faire comprendre. » « Mais comment as-tu eu envie de parler cette langue ? Il y a des sourds dans ta famille ? » « Non. Tu vas te moquer. Enfant, il y avait une émission de télé pour nous qui s’appelait « Mes mains ont la parole ». Une histoire était racontée, et une personne la traduisait en langage des signes. Cela me fascinait. J’observais goulûment ce ballet des deux mains. Ces expressions, ces élans, ce corps si vivant. Je n’écoutait qu’eux, c’était comme si le son disparaissait soudain. Je trouvais cela magnifique, magique, et très, très émouvant. J’ai eu alors envie d’apprendre, c’est tout. J’aime les mains. Je trouve qu’elles ont encore plus de vie lorsqu’elles savent parler. » Hortense aimait à acquérir quelques mots ou expressions en signant, parfois, et c’était ainsi qu’avaient débuté leurs jeux amoureux. Le mot s’il te plaît avait créé du trouble, il s’en souvenait bien. « La main est en B, plate, les doigts bien serrés. Puis elle va glisser le long de ton visage ». Et sa main à lui avait tremblé quand il le lui avait montré, glissant le long de son visage à elle. Main signante ô combien caressante. Elle lui avait alors dit qu’il avait des mains d’oiseaux. Et c’est ainsi qu’il était tombé amoureux d’Hortense.

J’ai pensé au départ partir sur une main blessée. Ma mère vient justement la semaine dernière d’avoir un accident de main : en prenant des nouvelles, je pouvais avoir matière à m’inspirer. Mais non, au dernier moment, c’est ce souvenir de « Mes mains ont la parole » qui l’a emporté.

Et pour connaître les autres contributeurs et leurs propositions, c’est Ici.

Un commentaire

  1. j’ai suivi ton envoi sur Facebook et atterris sur ton blog pour lire tes mains… quelle superbe idée… ton premier paragraphe est top, mystérieux à souhait. Et puis on découvre…
    L’usage des points de suspension apporte une respiration et donne le temps de distinguer chaque geste.
    Ton texte fera-t-il partie de la compilation éditée ? en tout cas, bravo pour ta ténacité…

Les commentaires sont fermés.