Langue#14 : faire parler le mort

À la première personne du singulier. Tout récit est en quête d’un secret : ce mort qu’on choisit connaît les ficelles de ce secret. Il ne va [nous] le raconter pour autant, mais ce qu’il va dire, de nous-mêmes, de son présent comme des secrets du nôtre, va nous permettre de renforcer cette sensation de secret qui meut notre récit, tout en le laissant ouvert. Il peut être mort d’hier, de ce matin, silhouette anonyme sous la bâche au bord de la route, comme il peut être ce personnage que cherchent à reconstituer ou à suivre plusieurs de nos récits.

Rien n’est tout blanc, ni tout noir. Je le sais. Et pourtant que faire de ces nuances, de ces gris, qu’ils soient lumineux, soutenus, vaillants, discrets ou blêmes. Ma vie aura été une certaine tentative pour comprendre et admettre ces nuances. Un essai en vue de les apprivoiser, de les supporter. Que dire, que raconter. Peut-être cela. En moi, il y a eu ce que m’ont offert, ce que j’ai partagé intimement, profondément, tendrement, passionnément, avec ces deux hommes. Le secret et l’officiel. Reliés par le même sang. Dans cette histoire, ou plutôt au travers de ces deux histoires, rien n’était à désavouer, à renier, à casser. J’ai tant reçu d’eux. Mourir sans que tout ne soit révélé ou abîmé est un soulagement. Sans doute finalement la meilleure façon de terminer ces amours. J’ai pu ainsi recevoir jusqu’au bout, et c’était mérité. Je n’ai pas été aimée pour ce que je suis par mes parents. Je n’ai pas été une bien-aimée. Et puis il y a eu lui. Et puis encore lui. Eux quoi. J’ai reçu beaucoup, beaucoup d’amour. Et égoïstement, je l’ai pris. Car j’en avais besoin. Je ne sais trop comment cela va se passer pour eux, maintenant. Surtout pour le caché, le frère, l’amant secret. Je me demande seulement actuellement comment il va supporter le manque en plus que de devoir vivre avec ce poids, cette honte. Avec la trahison. Car s’en est une. Être l’amant de la femme de son frère ne peut être que vécu, constaté socialement et fraternellement principalement comme étant une trahison. Et quelle trahison. Quel impact notre liaison va-t-elle avoir sur son lien fraternel, sur son couple officiel, dans le temps, la durée… mes amours, mes tant aimés, je vous aimais mal, mais je vous aimais si sincèrement. Toi, mon mari, je ne suis pas inquiète pour toi. Tu es un homme formidable, et tu ne sais rien. Je te souhaite surtout de pouvoir recommencer ta vie, plus tard. Avec une femme différente, plus simple que moi, moins blessée, et donc moins blessante. Après, je ne sais pas. Que dire… Il est certainement illusoire d’envisager un couple sur une longue durée dans une fidélité absolue. Et il y a des fidélités qui sont avant tout un reniement de soi. Alors que choisir. Que faire. Je crois que l’infidélité est aussi une manière de se rencontrer, de se perdre ou de se trouver. Ce fut mon cas. Le désir pour mon mari était calme : je savais depuis longtemps qu’il m’offrait une sécurité affective trop sécuritaire, ennuyeuse. Un truc de bon père. Bon. Fatalement, le désir entre nous émettait des signaux faibles. Trop faibles à mon goût, bien entendu. C’est évident que le jour où le désir, le vrai, a émergé, éclaté avec son frère, ce désir violent et irrépressible était irrésistible. Et l’interdit de la fraternité a pimenté la chose pour moi. Je ne suis pas une femme bien. Je le savais. Là je n’ai plus pu me le cacher. Je suis issue de la fange d’un couple immature, mauvais, riche de ses mensonges et de ses manipulations. J’en suis teintée malgré moi. Un temps, j’ai songé à m’en laver. Mais parler à un tiers pour mieux me comprendre ne m’intéressait pas. Et puis il me semblait que ma deuxième identité me suffisait pour être une autre fleur. En fait non. Je l’ai compris trop tard. Dans le creux du corps de mon magnifique amant. Mais qui était également mon beau-frère. Rien n’est entièrement mal, ni entièrement bien. Mais là quand même, c’était se compliquer clairement la vie et la tête. Je pense à eux, un peu triste, un peu soulagée aussi. J’aime leurs blancs, leurs noirs, leurs gris si différents et si propres à chacun. Je voudrais essuyer leurs larmes, et adoucir ce choc de ma perte. Je voudrais leur dire qu’ils perdent surtout une source indéniable de problèmes. Je me fais du souci pour mon amant. Notre liaison était un entre-deux à impasse, un gris perle pour ceux qui n’aiment pas les nuances et qui se trouvent pourtant par la force de la fièvre des corps à devoir apprendre à nuancer. Se haïr au sein de l’extase. À moins que ce ne fut découvrir sa propre haine de soi au sein de la tendresse et de la fougue de nos étreintes. À défaut de me réjouir de celle-ci, ma mort simplifie bien des choses…

J’ai su très vite et naturellement que la morte qui s’exprimerait serait Hortense, Hortense dont on sait dès ma première proposition qu’elle est décédée. J’ai beaucoup aimé les contraintes proposées. Elles m’ont fait de nouveau réfléchir sur le « non-écrit », si je puis dire. Il y a ce que mon personnage ou moi savons, mais doit-on tout dire ? Pourquoi ? Que cacher ? Quels mystères, secrets se racontent malgré moi, ou pas ? Ce questionnement sur une omniscience, sur les non-dits et ce qu’ils peuvent entraîner pour moi au long terme dans l’écriture comme peut-être pour le lecteur, m’a ouvert fortement à une dimension à laquelle je ne m’intéressais pas, de façon consciente et déterminée en tout cas. Ainsi, depuis le début, je sais qu’Hortense est mystérieuse dans sa liaison avec son beau-frère et que je n’ai toujours pas envie d’expliciter les causes de son décès. J’ai relu mes propositions, pas évident de prendre du recul sur ce qui est déjà écrit, d’en trouver des points communs. Certaines sont très « récits », d’autres d’écritures beaucoup plus créatives : c’est très contrasté. Pour ma part, je n’y vois pas de points communs. Où est « ma signature » au sein de ces diversités ? En musique je sais que je suis contrastée, bigarrée : est ce que c’est également ma signature en écriture ?

Et pour connaître les autres contributeurs et leurs propositions, c’est Ici.

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s