Personnage #15 : l’empathie ce sera demain

Explorer et construire ces personnages secondaires certes, mais nécessaires. Pas de caricature, mais aucune possibilité d’empathie.

Claude Thural.

Il aime bien ce moment de la tournée, le matin. Ce n’est pas parce qu’il aime particulièrement le matin. Ce n’est pas non plus parce qu’il aime particulièrement son métier. Il aime bien cela car en général il aime bien les choses. Comme les coquillettes au jambon. À cinquante ans il aime toujours bien ça. C’est même pas la peine d’acheter un bon beurre en motte : le beurre Carrefour ou Casino c’est bien. Et puis on trouve un jambon très correct à Lidl. Quelquefois, il sourit à une femme. Mais ça lui ferait bizarre si elle lui répondait, ou si elle lui proposait de boire un café ensemble après avoir parlé de la météo. C’est quand même à l’homme de proposer ces choses-là. Le dimanche, il aime bien regarder Drucker. Avec sa maman. Quelquefois ils vont marcher, toujours dans le même parc. C’est bien les habitudes. Il aime bien ça. Quand par hasard quelqu’un est assis sur « leur » banc, ça il n’aime pas trop. Ce n’est pas suffisant pour vraiment le contrarier, mais c’est quand même dommage car il aime bien quand ils font une pause assise sur celui-ci, et pas sur un autre. Celui-là c’est le bon, le plus confortable, le plus habituel. Maman aussi elle l’aime bien. Et il aime bien que sa maman aille bien. Quand il n’aime pas les choses, il ne les aime pas trop. Par exemple il n’aime pas trop les nems. Pas non plus le riz cantonnais. Il ne sait pas que la fève tonka existe. Les nourritures simples ça lui va. C’est pour ça qu’il aime bien les coquillettes au jambon. Le dimanche, l’été, quand il va voir maman, elle lui prépare des tomates farcies. Avec la farce du boucher. L’automne c’est une quiche lorraine. Avec de la salade. En sachet, parce que c’est bien pratique. Souvent il repart avec une moitié de la quiche. Il aime bien. Ça lui fait moins de cuisine à faire. Et moins de courses aussi. Le soir il regarde quand même les promotions reçues dans sa boîte aux lettres, pour faire les courses le jeudi. C’est le jour où les points fidélités sont doublés. Dans ses placards quelquefois, il y a beaucoup d’huile, ou de brioches Pitch au chocolat. C’est bien les promotions pour ça : on achète plus pour moins, et après c’est dans les placards et on réfléchit pas trop pour faire ses repas. Ça il aime bien. Il démarre sa tournée comme toujours en mettant le chronomètre de son smartphone. Part du dépôt. S’arrête au feu rouge. Il aime pas bien quand il commence par le feu rouge car ça lui fait baisser son score. Repart. Arrive à la maison de Monsieur Bonot. On est mardi. C’est le jour de Télérama. Hop, dans la boîte. Repart vers le pavillon de la famille Bailly. Et un « J’aime lire » et quelques factures. Et un signe de la main à la maman Ribaud, de l’autre côté de la rue. Elle promène son chien, comme chaque matin. Il arrive au carrefour, personne. Ça c’est bien : il va pouvoir rattraper quelques secondes. Il arrive ensuite à l’immeuble un peu cossu, où aujourd’hui il y a peu à distribuer. Il se dit que ça aussi ça va l’aider à gagner du temps sur le feu rouge du début du trajet qui lui a fait perdre du temps. Beaucoup de courriers encore pour Monsieur Frampin. C’est à cause de son veuvage récent. Il espère ne pas le croiser. Il a l’air si triste. Et ça serait pas bien de ne pas échanger quelques mots avec lui. Mais le croiser un jour où il a eu le feu rouge au début de la tournée, ce ne serait pas bien pour son timing final. Il aime bien cette habitude. Celle de noter le temps qu’il met à faire son travail. Il a un carnet pour cela. Un carnet avec des lignes. Il note la date, les minutes et les secondes qu’il a mis pour faire sa tournée en entier. Quelquefois même la météo qu’il fait. Ça peut jouer sur le temps de sa tournée. C’est pour lui, il n’en fait absolument rien. Mais il aime bien.

J’ai un peu hésité avec un autre personnage, un déménageur présent dans ma proposition 9, celui qui mangeait un mauvais pain bagnat. Mais vers l’heure du courrier, ce matin d’écriture, le facteur m’est soudain apparu comme un personnage intéressant, banal par sa fonction, un peu inutile à mon récit mais passant forcément naturellement à côté de mes protagonistes principaux, de mon trio de tête : Hortense et ses frères. C’est étrange pour moi les gens qui aiment bien, ou n’aiment pas trop. Personnellement cela me rend perplexe, je ne sais trop quoi faire de cela. Pour moi il y a des vides, nécessairement en eux. Cela crée chez moi une absence d’empathie, car trop éloigné de mon fonctionnement personnel. Alors j’ai ouvert la porte, et j’ai suivi le fil naturel de ce personnage. J’ai fait attention à ne pas le caricaturer. Une personne simple, sans besoin d’aventure, un peu étroit mais pas trop, je l’aime presque bien…

Et pour connaître les autres contributeurs et leurs propositions, c’est Ici.

2 commentaires

  1. Ta plume avant
    ta plume là
    son rythme
    et chaque fois quelque chose
    de l’humain
    quelque chose
    qui marche pour moi

    1. Ton regard sur mes petits mots est important. J’y trouve matière à continuer, ainsi qu’à confirmer des intuitions d’écriture. Grand merci Caroline. Pour ton passage et ta lecture attentive et amicale.

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